Comment les cartels de la drogue profitent de l’épidémie de coronavirus au Mexique

Le Mexique est l’un des pays les plus touchés par le coronavirus en Amérique latine. Le gouvernement mexicain est accusé d’avoir réagi tardivement et de ne pas en faire assez pour aider la population qui subit les conséquences d’une économie partiellement à l’arrêt. Dans ce contexte, certains des puissants cartels de la drogue tentent d’intervenir pour combler ce vide et profitent de la situation pour se rapprocher de la population en fournissant une aide alimentaire aux plus démunis.


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Une équipe de la BBC a pu filmer les coulisses de l’une de ces opérations de "bienfaisance" du cartel de Sinaloa, celui du célèbre narcotrafiquant Joaquin Guzmàn, alias "El Chapo". Des opérations "caritatives" qui ne sont pas totalement désintéressées.

Cinquième pays qui compte le plus de victimes du coronavirus dans le monde

L’épidémie de coronavirus, arrivée plus tardivement qu’en Europe, ne ralentit pas au Mexique. Le gouvernement du président de gauche Andrés Manuel López Obrador est pointé du doigt, notamment pour avoir tardé à prendre des mesures sanitaires afin de prévenir la propagation du virus.

Il y a quelques jours, les États-Unis Mexicains sont devenus le cinquième pays qui compte le plus de victimes du coronavirus dans le monde, dépassant ainsi l’Espagne et la France. Si le Mexique est le dixième pays le plus peuplé de la planète avec ses plus de 126 millions d’habitants (plus que la France et l’Espagne réunies), il est aussi le huitième pays avec le plus grand nombre de cas de Covid-19 officiellement déclarés sur la planète.

De plus, plusieurs études estiment que le nombre de victimes (plus de 30.000 morts) est sous-estimé. Et ce qui inquiète les experts c’est que l’épidémie est loin de s’essouffler. Depuis le déconfinement progressif annoncé le 1er juin, le nombre de cas a triplé dans le pays et les mesures sanitaires sont loin d’être respectées par toute la population.

Le gouvernement mexicain pointé du doigt pour sa gestion de la crise

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Accusé de ne pas avoir pris la mesure de la situation, le gouvernement nie que la réouverture partielle du pays (dès le 1er juin pour relancer une économie mexicaine déjà très impactée) ait été trop précoce et soit à la base de cette explosion du nombre de cas.

Mais les statistiques parlent d’elles-mêmes : la situation a dégénéré. Et cela malgré les affirmations rassurantes du président au début de la crise sur la "résistance à toutes les calamités" des Mexicains et l’utilisation d’amulettes de protection ou d’une photo du christ "bouclier protecteur", exhibées par AMLO (surnom du président mexicain composé par les premières lettres de son prénom et de son nom).

Selon les statistiques, plus de 12 millions de personnes ont perdu leur emploi (au moins temporairement) pendant la crise. Et l’arrêt de travail forcé pendant plusieurs mois a laissé de nombreuses personnes sur le carreau. Le gouvernement est également accusé de ne pas en faire assez pour les aider.

Les cartels de la drogue viennent en aide aux démunis

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Dans ce contexte de crise économique, certains des puissants cartels de la drogue du Mexique tentent d’intervenir pour combler ce vide. La BBC a réussi à tourner des images exclusives dans le cartel de Sinaloa. Ce cartel, l’une des plus grandes organisations criminelles du pays et autrefois dirigé par Joaquin Guzmàn, alias "El Chapo", tente de gagner les cœurs et les esprits des Mexicains les plus pauvres.

Ces narcotrafiquants, focalisent l’essentiel de leurs activités sur le trafic de drogues comme l’héroïne ou le fentanyl, des substances à la base notamment de la crise des opiacés aux États-Unis qui a déjà fait des milliers de victimes. Le cartel du Sinaloa est aussi actif dans le trafic d’armes.

Mais aujourd’hui, certaines "maisons de sécurité" qui servent de planques pour stocker la drogue et les armes ont changé d’apparence. Dans l’une d’elles, l’équipe de la BBC assiste à ce qui ressemble à une opération caritative. Des employés préparent des colis d’aide alimentaire composés de thon, de riz ou de papier toilettes à destination de la population démunie.

"C’est maintenant plus que jamais que les gens ont besoin de nous, parce que le gouvernement ne les aide pas du tout", affirme un membre du cartel visage masqué. "Nous allons distribuer ces colis à tous les villages, à tous les gens pauvres qui n’ont pas assez pour subvenir à leurs besoins à cause de la crise du coronavirus".

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Sur les paquets, une étiquette est apposée. Le visage d’El Chapo, l’ancien leader du cartel condamné à la prison à perpétuité aux États-Unis, est présent sur chaque colis distribué.

Technique bien connue des réseaux mafieux, les "narcos" utilisent l’aide alimentaire offerte à la population pour entretenir leur image de marque et leur soutien au sein du peuple. La crise du coronavirus est une opportunité de plus.

Une jeune fille interrogée après avoir reçu l’un de ses colis de soutien, "offert par Monsieur Joaquin Guzmàn pour son peuple", affirme être au courant que cette aide est financée par de l’argent sale, mais elle estime qu’elle lui est bénéfique. "Le fait est qu’ils nous donnent de la nourriture, ils ne nous 'salissent' pas, ils nous aident".

Les cartels ne sont pas des Robin des bois

Pour Gerardo Rodriguez, un expert en sécurité mexicain interrogé par la BBC, ces actions ne sont pas désintéressées. Le professeur à l’université de Puebla explique : "Les cartels ne sont pas des Robin des bois. En échange de ces colis, ils reçoivent le soutien de la société car il est très important pour eux de pouvoir compter sur ce bouclier social pour protéger les narcos et leurs familles des opérations de l’armée mexicaine, par exemple".

Mais l’organisation criminelle originaire du nord du pays n’est pas la seule à mener ce type d’opérations humanitaires. D’autres cartels mexicains s’engagent aussi dans la "narco-philantropie".

Des initiatives qui ne plaisent pas à AMLO. En conférence de presse, le président mexicain a déclaré : "J’ai vu des groupes criminels distribuer des colis d’aide, ceci n’aide pas. Ce qui aide, c’est qu’ils arrêtent leurs méfaits".

L’aide à la population, une arme cruciale dans la guerre que mène le cartel

La "guerre contre la drogue" du Mexique a déjà coûté la vie à plus de 250.000 personnes depuis 2006, dont de nombreux innocents tués dans des échanges de tirs. Pendant le confinement, les meurtres ont augmenté pour atteindre des chiffres autour des 3000 morts par mois.

Pour un membre du cartel de Sinaloa, interrogé sur les crimes commis par son organisation, il s’agit simplement de défense : "contre beaucoup de choses, le gouvernement, les ennemis, nous devons nous protéger". Et si le cartel continue à utiliser la violence pour poursuivre son action, l’aide à la population est devenue une autre arme cruciale. "La protection des gens est importante pour nous parce que sans eux, nous ne sommes rien. Nous devons toujours être loyaux avec la population pour pouvoir poursuivre notre business".

 

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