Comment le président Joe Biden liquide l’héritage de Donald Trump au Moyen-Orient

Héritier de la diplomatie impulsive et brouillonne de Donald Trump, le nouveau président Joe Biden tente de rétablir un peu d’équilibre dans les relations des États-Unis avec ses partenaires, en particulier dans la région sensible du Moyen-Orient. Là où l’ancienne administration accordait un soutien inconditionnel à quelques alliés et appliquait une stratégie de pression maximale contre ses ennemis, en particulier l’Iran, l’approche Biden a déjà changé la donne en un mois à peine.

Une série de messages nouveaux sont passés depuis son arrivée au pouvoir le 20 janvier : l’Arabie saoudite n’a plus carte blanche dans la région, Israël n’est plus la priorité diplomatique et l’Iran doit montrer des signes de bonne volonté s’il veut obtenir une détente avec Washington.

ISRAEL : Benjamin Netanyahou sur des charbons ardents

Le Premier ministre israélien a dû attendre près d’un mois avant que le nouveau président américain ne lui passe son premier appel téléphonique. Ce délai est révélateur de la prise de distance de Joe Biden avec l’actuel chef du gouvernement israélien. Donald Trump l’avait appelé deux jours après son investiture.

Durant les quatre ans de mandat du magnat républicain, Benjamin Netanyahou n’a eu de cesse de vanter sa proximité personnelle avec l’hôte de la Maison blanche et son gendre Jared Kushner, chargé de conclure un accord du siècle pour la région. Il avait fait de cette complicité un argument électoral, auprès de son opinion publique très sensible à cette relation privilégiée avec les États-Unis.

À nouveau en campagne pour les élections prévues le 23 mars, Benjamin Netanyahou n’a pas reçu le même soutien ostentatoire de Joe Biden. "C’était une bonne conversation", a très sobrement commenté le président à des journalistes depuis le Bureau ovale. "La discussion fut chaleureuse, amicale et a duré environ une heure", a souligné de son côté Benjamin Netanyahu sur Twitter. Il précise avoir abordé les questions des "accords" de paix au Moyen-Orient, de la "menace iranienne" et de la gestion de la pandémie de Covid-19.

Les deux dirigeants sont en profond désaccord sur l’attitude à adopter envers l’Iran : Joe Biden veut sauver l’accord sur le nucléaire de 2015 dénoncé à cor et à cri par Benjamin Netanyahou. L’ambassadeur israélien auprès des Nations Unies a déjà prévenu qu’Israël pourrait ne plus soutenir la stratégie américaine envers l’Iran.

Le nouveau chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, est chargé de passer en revue les dernières décisions controversées de l’administration Trump. Passant par-dessus bord les accords passés, le respect du droit international et la continuité diplomatique américaine, elle avait multiplié les initiatives qui ont ravi Israël : déménagement de l’ambassade US à Jérusalem, reconnaissance du Golan syrien occupé, dénonciation de l’accord nucléaire avec l’Iran et pressions sur les États arabes pour qu’ils normalisent leurs relations avec Israël.

Antony Blinken a applaudi la vague de normalisation avec Israël, mais il a prévenu qu’il allait examiner les engagements pris par Washington pour arracher ces accords, afin d’en avoir "une compréhension exhaustive". Il a refusé par exemple d’endosser la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental offerte à Rabat en échange de l’établissement de relations diplomatiques avec Israël.

ARABIE SAOUDITE : le prince Ben Salmane mis à l’écart

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Contrairement à Donald Trump, Joe Biden compte entretenir des relations avec le roi Salmane (à droite) et non avec le prince hériter "MBS" (à gauche). © AFP

Déterminé à marquer le contraste avec Donald Trump, Joe Biden a pris ses distances avec Ryad. "Nous avons clairement dit depuis le début que nous allions recalibrer notre relation avec l’Arabie saoudite", a souligné sa porte-parole Jen Psaki.

Donald Trump avait accordé un soutien sans réserve à la monarchie saoudienne, établissant une relation privilégiée avec le prince héritier Mohamed Ben Salmane, surnommé MBS. L’image du prince s’est pourtant détériorée ces dernières années. Il a provoqué une crise régionale inutile avec le Qatar. Il a lancé une guerre meurtrière au Yémen. Et il a fait assassiner le journaliste et opposant Jamal Kashoggy en octobre 2018 au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul.


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L’ancien président américain avait largement fermé les yeux sur cet assassinat. Joe Biden avait au contraire promis de faire du royaume saoudien un Etat "paria" pour ses atteintes aux droits humains. La nouvelle cheffe du Renseignement américain, Avril Haines, s’est engagée à rendre public un rapport confidentiel sur l’assassinat de Jamal Khashoggi, attribué à MBS par le CIA.

La Maison blanche a fait savoir que Joe Biden n’avait pas l’intention d’entretenir des relations privilégiées avec MBS : "L’homologue du président est le roi Salmane et il aura un échange avec lui le moment venu", a précisé sa porte-parole.

Le message semble avoir été compris à Ryad. L’Arabie saoudite tente de laver son image en libérant quelques prisonniers politiques et apaisant les tensions avec des pays rivaux dans la région, comme le Qatar et la Turquie. L’arrivée de Joe Biden a ainsi beaucoup contribué à obtenir la libération de la militante saoudienne Loujain al-Hathloul, selon sa sœur Alia al-Hathloul.

Pour redorer son blason aux États-Unis, l’Arabie saoudite a recruté des lobbyistes à grands frais, comme le groupe Larson Shannahan Slifka, qui a signé un contrat de 1,5 million de dollars avec l’ambassade saoudienne. La mission vise à "informer le public, les responsables et les médias de l’importance de promouvoir des relations solides" entre Etats-Unis et Arabie saoudite, selon un document consulté par l’AFP.

La nouvelle administration américaine souhaite toutefois préserver son partenariat stratégique précieux avec Ryad. Joe Biden a confirmé l’engagement américain à défendre la souveraineté saoudienne, notamment face aux attaques des rebelles yéménites Houthis.

YEMEN : "cette guerre doit cesser"

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Des troupes yéménites soutenues par l’Arabie saoudite mènent un assaut dans l’est du pays, le 14 février. © AFP

Dans la foulée de cette prise de distance avec l’Arabie saoudite, Joe Biden a mis fin à la coopération militaire avec la coalition sunnite qui mène la guerre au Yémen.

"Nous renforçons nos efforts diplomatiques pour mettre fin à la guerre au Yémen", "qui a créé une catastrophe humanitaire et stratégique", avait déclaré le président des Etats-Unis dans son premier discours de politique étrangère. Ryad dirige cette coalition militaire accusée de nombreuses bavures envers les civils dans son intervention auprès du gouvernement yéménite contre les rebelles Houthis, appuyés par l’Iran.

"Cette guerre doit cesser", avait martelé Joe Biden. Une des premières décisions du président a été de mettre fin au soutien américain "aux opérations offensives dans la guerre au Yémen, y compris aux ventes d’armes."


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L’administration Biden a aussi annulé l’inscription des Houthis sur la liste noire américaine des organisations terroristes. Cette inscription décidée dans les dernières heures du mandat de Donald Trump était critiquée de toutes parts car elle risquait d’entraver l’acheminement des aides dans un pays déjà en proie actuellement, selon l’ONU, à la pire crise humanitaire au monde. Le département d’Etat n’entend pas revenir sur cette annulation, malgré la poursuite des attaques des rebelles.

IRAN : le casse-tête du nucléaire

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Le réacteur iranien d’Arak, près de Téhéran. Son développement a été arrêté suite aux engagements pris dans le cadre de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien. © AFP PHOTO / HO / ATOMIC ENERGY ORGANIZATION OF IRAN

Les dirigeants iraniens n’ont pas caché leur soulagement de voir Donald Trump quitter la Maison blanche. En 2018, il avait retiré les États-Unis de l’accord sur le nucléaire conclu par son prédécesseur Barak Obama et avait lancé une politique de "pression maximale", à coups de douloureuses sanctions économiques. A la suite de ce retrait américain, la République islamique s’est elle aussi progressivement affranchie des obligations qui lui imposait cet accord.

Durant sa campagne électorale, Joe Biden a souligné qu’il comptait revenir à l’accord de 2015, à condition que l’Iran respecte à nouveau ses engagements. Mais depuis son arrivée au pouvoir, la diplomatie américaine se montre vague sur la façon d’atteindre cet objectif. Elle se borne à dire que cela prendrait "un certain temps", et servirait de point de départ pour négocier un "accord plus durable et plus fort".

Washington et Téhéran estiment chacun que c’est à l’autre de franchir le premier pas. La nouvelle administration américaine exige que Téhéran se conforme en premier lieu aux termes de l’accord censé empêcher l’Iran de se doter de l’arme atomique. La République islamique, en retour, réclame d’abord la levée des sanctions et rejette les appels à élargir les termes de l’accord.

fournir un peu de répit économique à l’Iran sur le court terme

"Ce qu’il faut désormais, ce sont des gestes américains concrets qui montrent véritablement à l’Iran que les Etats-Unis prennent leurs distances avec la politique de pression maximale du mandat Trump", juge l’experte Ellie Geranmayeh, du Conseil européen des relations internationales (CEFR). Elle estime que "les Européens devraient presser l’administration Biden d’annoncer clairement sa détermination à réintégrer l’accord" de Vienne. "Etats-Unis et Europe devraient travailler ensemble pour fournir un peu de répit économique à l’Iran sur le court terme" en vue de reprendre le chemin du respect des termes de l’accord nucléaire de 2015. Asphyxié par les sanctions américaines, l’Iran souffre aussi des conséquences économiques de la pandémie de Covid-19.

Européens et Américains discutaient précisément ce jeudi du sauvetage de l’accord, alors que Téhéran a annoncé ne plus vouloir respecter une de ses obligations en limitant l’accès des inspecteurs internationaux à certaines de ses installations.

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