Comment Erdogan a conquis l'électorat turc de Bruxelles

Sur une vitrine de Schaerbeek, les lieux, dates et heures du vote pour les Turcs de Belgique.
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Sur une vitrine de Schaerbeek, les lieux, dates et heures du vote pour les Turcs de Belgique. - © RTBF

Les Turcs vont bientôt se rendre aux urnes : ils éliront leur président et leurs députés le 24 juin. Pour les Turcs résidant à l'étranger, le vote aura lieu plus tôt. En Belgique : du 15 au 19 juin, à Brussels Expo ou Antwerp Expo. Il faudra bien ces lieux spacieux pour accueillir les électeurs puisqu'ils sont 140.000 à être inscrits sur les listes électorales de ce scrutin en Belgique.

Certains quartiers ont un petit parfum de campagne électorale. Avec, en favori, Recep Tayyip Erdogan. Pourquoi?

Sur le comptoir, du sel et des tracts

Voici un snack de Schaerbeek, dans le quartier surnommé "la Petite Anatolie". Sur le comptoir, du sel et des tracts de l'AKP, le parti du président turc Recep Tayyip Erdogan, qui brigue un nouveau mandat.

Sur la vitrine de cette épicerie, le sourire du président, bras levé, scotché entre les tomates et les courgettes. Plus loin une autre affiche mentionne les lieux et les heures du vote.

Sur ce trottoir de la Chaussée de Haecht, quand les habitants acceptent de s'arrêter pour un brin de causette politique, c'est pour faire l'éloge du leader.

"Avant c'était différent", explique un homme, la soixantaine. Et il détaille, par le menu, les acquis de ces quinze dernières années: des routes, des hôpitaux dans lesquels il ne faut pas faire de file, où les soins sont accessibles. Des écoles, des universités accessibles elles aussi, une société où, dit-il, "tout le monde travaille. C'est pour ça qu'on veut voter pour Tayyip Erdogan".

Un autre passant abonde. "J'aime Erdogan. Les Européens pas. Ils sont jaloux de lui parce qu'avec Erdogan, la Turquie va monter". C'est un leader fort? "Oui c'est quelqu'un de fort, de bien et de sérieux. Y'a pas mieux que lui".

Et c'est bien l'avis de cette jeune fille qui sort de l'école. Elle votera pour la première fois et cochera "Recep Tayyip Erdogan, bien-sûr". Pourquoi? "Parce qu'il représente bien le pays. Et c'est grâce à lui que la Turquie évolue... Il y a une grande différence entre la Turquie d'il y a 20 ans et maintenant", dit-elle du haut de ses 18 ans.

Aller voter? "Pas cette fois"

Mais ces élections n'inspirent pas tout le monde. "Je ne pense pas voter" explique une jeune femme, "tout simplement parce que j'habite ici et la situation là-bas, c'est-là bas et ça ne me regarde pas trop. Moi je vote pour les élections ici, mais pas là bas."

"Erdogan a fait de bonnes choses pour le pays, c'est vrai. Mais depuis 5 ou 6 ans les choses ont changé" confie un homme d'une trentaine d'années, une fois sa porte fermée. "Donc je ne vote pas pour Erdogan... et je vois qu'en face il n'y a pas un candidat qui me convienne. Donc je ne vote pas." 

Ces changements qu'il évoque, c'est la situation économique qui se ternit, une dévaluation de la monnaie, une politique extérieure musclée. "Il y a trop de tensions. Il y a quelques années c'était avec la Russie, maintenant avec l'Europe, les Etats-Unis, en Syrie aussi...."

Peut-on exprimer ouvertement, dans le quartier, une opinion critique envers l'AKP?

Un commerçant n'a pas intérêt à le faire s'il veut se garder une large clientèle, estime cet homme. Mais la discussion est possible, dit-il: "Le débat sera peut-être agressif, mais dès le lendemain, on se redit bonjour, il n'y aura plus de tensions... dans le quartier tout le monde se connaît".

Large soutien pour l'AKP et/ou réticences à critiquer publiquement le parti? Ce jeudi matin en tout cas, nous n'avons pu recueillir, en rue et micro allumé, aucun autre témoignage d'opposition au Président turc et à ses politiques.

Les raisons de l'engouement: historiques...

Les échos du quartier se reflètent dans les chiffres. Les résultats électoraux de l'AKP, depuis des années, sont meilleurs en Belgique qu'en Turquie. Le dernier référendum en témoigne: les électeurs devaient accepter ou recaler des changements de la constitution vers un pouvoir plus étendu du Président turc, réforme portée par le Président Erdogan. Elle a passé la rampe avec 51% de oui. En Belgique, plus de 77%.

"Le comportement électoral des Turcs de Belgique est assez semblable à celui des Turcs d'Allemagne, des Pays-Bas, de France" explique le chercheur de l'ULB Mazyar Khoojinian, spécialiste des communautés turques de Belgique. "C'est une population issue de l'immigration économique des années 60 et 70, originaire des campagnes plutôt traditionalistes et qui dès le départ avait déjà des sympathies pour des partis traditionnels de centre droit, à colorations plutôt religieuses."

Ailleurs, le tableau peut être très différent.

"Le CHP, le principal parti d'opposition, obtient des taux de vote beaucoup plus importants aux Etats-Unis, en Chine ou en Russie, le corps électoral y étant davantage composé d'hommes d'affaires, d'étudiants, de chercheurs, de gens qui ont un niveau de vie plus élevé".

... et nouvelles

Mais cette tendance conservatrice, historique, s'est renforcée ces dernières années, note le chercheur. Pour plusieurs raisons.

La diaspora découvre, lors de passages en Turquie, les grands chantiers publics récents. De nouvelles routes, ponts, hôpitaux. Des réalisations bien visibles, construites au gré d'une embellie économie et pourvoyeuses d'emplois. Les Turcs qui vivent à l'étranger apprécient ces nouveautés mais sans devoir en assumer les coûts via les impôts locaux: ces chantiers, pour beaucoup issus de partenariats publics-privés, se payeront à long terme.

L'enthousiasme des Turcs résidant en Belgique n'est pas non plus modéré par l'augmentation du coût de produits courants,  importés, plus chers qu'avant, vu la perte de valeur de la livre turque... ou par l'augmentation récente de certaines taxes.

Et puis il y a ces gestes de l'AKP au fil des 15 dernières années, ces avantages dont ont bénéficié les Turcs à l'étranger.

"C'est sous l'AKP qu'ils ont obtenu la possibilité de voter depuis l'étranger, via les consulats" relève Mazyar Khoojinian. "Et il y a eu d'autres avantages, des allocations de naissance, la diminution des droits à payer pour réduire la durée du service militaire... C'est un sujet très important pour les jeunes Turcs qui vivent hors Turquie mais qui y sont toujours soumis à l'obligation du service militaire".

L'historien relève aussi une dimension identitaire.

Les Turcs, une minorité en Belgique, peuvent faire l'objet de discriminations, sources de frustrations. Or "Erdogan se présente comme la voix des sans-voix, la voix d'une Turquie renaissante qui tient tête aux pays occidentaux. L'argument de fierté joue aussi".

Trois millions d'électeurs hors Turquie

Ces comportements électoraux de la diaspora sont scrutés par les partis, en Turquie. Ils mènent campagne à l'étranger aussi, avec les moyens dont ils disposent, leurs réseaux (les vitrines de Schaerbeek ou de Saint-Josse en témoignent). Et pour cause: dans le monde, trois millions d'électeurs turcs sont susceptibles de passer aux urnes ce mois-ci. C'est à peu près le poids électoral de la capitale, Ankara.

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