Comment analyser la riposte iranienne sur des bases militaires américaines en Irak? Risque d'escalade ou retour à un statu quo?

L’Iran a tiré 22 missiles contre deux bases militaires en Irak quelques heures après les funérailles du général iranien Ghassem Soleimani, assassiné par des drones américains. L’Iran a ainsi riposté, comme il avait prévu de le faire dans la nuit de mardi à mercredi.

Les bases de Aïn al-Assad, à 180 km à l’ouest de Bagdad, et Erbil, dans le Kurdistan irakien, ont été touchées. Les tirs ont été revendiqués par les Gardiens de la Révolution iraniens et confirmés par le Pentagone.

L’Iran a dit avoir tiré dans la nuit des missiles sur des bases abritant des soldats américains en Irak. Ces tirs ont été confirmés par Bagdad et Washington. Le président Donald Trump a affirmé après les tirs que "l’évaluation des dégâts et des victimes" était en cours. Selon les premiers rapports du commandement militaire irakien, il n’y a eu aucune "victime parmi les forces irakiennes".

Mais quelles vont être les conséquences de cette riposte iranienne qui a frappé des intérêts américains en Irak ? Que va-t-il se passer maintenant ?

Vers une escalade du conflit ? Pas forcément…

"Les Iraniens ont décidé de battre le fer pendant qu’il était chaud et ils ont bien compris qu’il y avait un engouement populaire dans leur pays. Ils ont essayé de capitaliser-dessus au travers d’une réaction rapide", explique Vincent Eiffling, chercheur au Centre d’étude des crises et des conflits internationaux de l’UCLouvain et au Grip.

Pour ce spécialiste de l’Iran il faut mettre cette riposte en perspective avec les déclarations qui ont été faites en Iran après l’attaque. Les déclarations qui ont suivi vont plutôt dans le sens de l’apaisement puisque les Iraniens ont clairement dit "Nous avons mené une riposte proportionnée. Maintenant si les Américains ne ripostent plus, pour nous l’affaire est close".

Les Iraniens chercheraient donc à retourner à un statu quo avant l’assassinat du général Soleimani. "Maintenant la balle est dans le camp des Américains", selon le chercheur belge. Et la réaction des États-Unis dépendra certainement du nombre de victimes côté américain.

"Il est clair que maintenant il y a un jeu de communication entre les deux parties avec l’Iran qui parle de 80 morts, et les États-Unis qui, pour l’instant, ont tendance à calmer le jeu… On verra bien ce qu’il en est mais il est clair que les pertes humaines entraînent un bagage émotionnel important" alors que s’il s’agit uniquement de dégâts matériels, les États-Unis pourraient plus facilement justifier une non-réaction. 

Quelle réaction de Donald Trump ?

Alors que pendant les premières heures qui ont suivi l’attaque iranienne sur le sol irakien, il était question que le président s’adresse publiquement à la nation dans un message télévisé, cette option n’a finalement pas été retenue et le président américain a décidé de postposer sa communication.

Mais quelle pourrait être sa réaction ? Difficile à dire à l’heure actuelle parce qu’on n’a pas encore le bilan exact du nombre de victimes. Et puis, indique Vincent Eifling "Donald Trump nous a habitué à l’imprévisible. Il faudra voir ce qu’il va dire dans sa déclaration. Il a déjà via Tweeter fait une déclaration qui semblait relativement modérée puisqu’il avait tendance à dire jusqu’ici "tout va bien" et que les dégâts étaient limités. Mais on attend ces déclarations de ce matin pour savoir exactement ce qu’il en sera."

Ce caractère imprévisible et le fait qu’on ne sache pas exactement où le président américain place sa ligne rouge, "les Iraniens en ont fait les frais avec l’attaque contre Soleimani" car l’Iran "avait mené toute une série de provocations contre les intérêts américains au Moyen-Orient".
 
Les Américains savaient qu’il allait y avoir une réaction iranienne
 
Ces provocations "étaient elles-mêmes des ripostes en cas de retrait américain de l’accord sur le nucléaire. Et ils n’avaient pas calculé que cette attaque contre l’ambassade américaine à Bagdad constituait une ligne rouge pour Donald Trump parce que jusque-là Donald Trump avait fait preuve d’une certaine retenue face à ces provocations iraniennes. Donc son jeu était assez illisible. Et c’est pour ça qu’on a du mal maintenant à établir les réactions américaines suite à cette réaction iranienne. Maintenant les Américains savaient qu’il allait y avoir une réaction iranienne".

Quels risques que la situation s’embrase ?

Pour le spécialiste des groupes chiites armés Phillip Smyth, "des missiles balistiques ouvertement lancés depuis l’Iran sur des cibles américaines marquent une nouvelle phase".

L’Iran "a envoyé une réponse publique et d’ampleur pour envoyer un signal", la suite, affirme-t-il à l’AFP, pourrait être confiée "aux agents de l’Iran", les nombreuses factions armées pros Téhéran en Irak, au Liban, en Syrie ou ailleurs.

Signe que de nouvelles violences sont toujours redoutées, l’agence fédérale de l’aviation américaine (FAA) a interdit aux avions civils américains le survol de l’Irak, de l’Iran et du Golfe.

Des menaces pèsent aussi sur d’autres territoires puisqu’après les attaques sur le sol irakien, le pouvoir iranien a menacé de s’en prendre aux intérêts américains dans la région et à leurs alliés en cas de riposte. Israël et la ville de Haïfa en particulier tout comme Dubaï ont été citées. Mais ces menaces sont-elles crédibles ?

Pour le chercheur au Grip, les Iraniens ont techniquement les moyens d’attaquer ces villes mais il ne croit pas à une réelle contre-offensive sur ces villes : "Les Iraniens sont loin d’être des idiots et ils savent très bien que s’ils s’en prennent maintenant à des tiers États en plus des Américains, ces pays riposteront à leur tour. Donc ils ne feront que liguer plus de forces contre eux".
 
Israël a d’ailleurs réagi à ces menaces en indiquant que le pays "répliquera avec la plus grande vigueur à toute attaque qui serait conduite contre son territoire", a prévenu mercredi le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu.
 

Attaquer d’autres cibles dans la région serait dangereux pour l’Iran

Un autre point important évoqué par le chercheur à l’UCLouvain c’est le fait qu’au regard de ces frappes qui ont eu lieu jusqu’à présent sur le sol irakien, les autorités locales ont déclaré qu’il n’y avait aucune victime irakienne parmi les blessés potentiels. Cela pourrait donc indiquer qu’on se dirigerait plutôt vers un apaisement qu’un embrasement.
 
Attaquer d’autres cibles dans la région serait trop risqué pour l’Iran, selon Vincent Eifling : "Ce serait un pari extrêmement risqué par Téhéran. Je ne vois pas ce qu’il aurait à y gagner si leur confrontation se limite à une confrontation avec Washington".
 
Pour avoir une idée plus claire sur les risques d’une nouvelle escalade entre les États-Unis et l’Iran, et potentiellement d’un embrasement du conflit au Moyen-Prient, il faudra attendre le discours du président Donald Trump ce mercredi. Discours qui sera très certainement influencé par le bilan humain et les pertes américaines lors des attaques de la nuit dernière.
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