"Comme si l'Europe ne pouvait être défendue que par des Américains bodybuildés"

Gilles Kepel: "Comme si l’Europe ne pouvait être défendue que par des Américains bodybuildés"
Gilles Kepel: "Comme si l’Europe ne pouvait être défendue que par des Américains bodybuildés" - © JOEL SAGET - AFP

Spécialiste de l’islam politique, Gilles Kepel croit peu à la ligne de défense d’Ayoub El Khazzani, qui dit avoir voulu braquer le Thalys Amsterdam-Paris. "Il est difficile d’y accorder du crédit. Un braquage dans le Thalys avec neuf chargeurs n’a pas de sens." Le politologue incline donc plutôt vers une attaque terroriste. "On sait que le jeune homme a été en cheville avec la mouvance salafiste radicalisée. Ca ressemble furieusement à des profils déjà vus", a-t-il expliqué lundi au micro de Matin Première.

Djihadisme de troisième génération

Ce profil s’insère dans un djihadisme de la troisième génération.

La première s’intégrait dans des conflits militaires classiques, en Algérie ou en Afghanistan, et prenait les formes d’une insurrection traditionnelle.

La deuxième, celle de Ben Laden et d’Al-Qaïda, organisation verticale et pyramidale qui se fixait des objectifs symboliques forts pour convaincre les masses musulmanes. Or " cette phase n’a pas donné les fruits attendus par Ben Laden, car ces masses musulmanes n’ont pas rejoint Al-Qaïda, ni le djihad en Irak par exemple ".

L'Europe, ventre mou de l'Occident

La troisième phase tire les leçons de l’échec du 11 septembre, "avec un djihadisme réticulaire avec pour cible principale l’Europe, considérée contre le ventre mou de l’Occident" . "En ce sens", ajoute-t-il, c’est très frappant de voir que l’actualité n’est pas tellement dominée par la figure du suspect, mais par ces trois héros américains, comme si l’Europe apparaissait aux yeux de ses citoyens et ses journalistes comme anémiée et que ceux qui pouvaient la défendre contre ce péril sont des héros américains bodybuildés qui sont passés par là. C’est assez significatif."

Amateurisme

Cette troisième génération voit donc "des individus qui ne sont plus dans une structure pyramidale à vocation mondiale, mais qui s’identifient eux-mêmes comme djihadistes, et passent à l’action dans un environnement familier".

Dans les publications de l’Etat islamique, ajoute Gilles Kepel, on appelle à tuer "n’importe qui parce que, de toute façon, en Europe, il n’y a que des mécréants".

Pour autant, les qualifier de loups solitaires n’est pas pertinent. "L’expression ne tient pas" : un djihadiste n’agit jamais totalement seul. " Ces gens sont hameçonnés par des personnes qui les surveillent et les attirent, et très vite se constituent des réseaux. Ils fréquentent des pairs qui les socialisent, qui leur fournissent une chaleur et un objectif ". Dans plusieurs cas, "ces gens ne sont pas bien formés, leurs attentats ont été éventés du fait de leur amateurisme".

Guerres d'enclaves

Cette stratégie, notamment théorisée par l’Espagnol d’origine syrienne Abou Moussab Al-Souri, appelle à des guerres d’enclaves "entre zones djihadisantes et le reste de la population" à travers un "système et non une organisation". La montée des partis d’extrême droite en Europe est un symptôme de la réussite, au moins partielle, de cette stratégie.

Un complexe dans l'identité belge

La Belgique détient le record du nombre de djihadistes par habitant (la France en détient le record absolu). "Est-ce un complexe dans l’identité belge, avec un mélange entre Flamands et Wallons qui fait question ?", s’interroge Gilles Kepel, qui remarque que tant l’engagement dans les Brigades internationales pendant la guerre civile espagnole que l’engagement aux côtés des nazis avaient déjà séduit une masse relativement nombreuses de Belges.

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