Colonisation, massacres, guerres, discriminations : ces chefs d'États qui ont exprimé des excuses ou des regrets

Macron, Trudeau, Erdogan.
Macron, Trudeau, Erdogan. - © AFP, Radio Canada.

Ce mardi, le roi Philippe a exprimé ses "profonds regrets pour les blessures du passé", lors de la colonisation du Congo. Il ne s’agit pas d’excuses officielles. Mais le contenu de la lettre adressée au président congolais Félix Tshisekedi, à l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance du pays constituent un moment symbolique fort dans l’histoire des relations entre la Belgique et le Congo.

Regrets, excuses… Le roi Philippe n’est pas le premier chef d’Etat dans le monde à s’exprimer sur des torts commis il y a plusieurs années voire décennies par son pays à l’endroit d’une population, une communauté ou d’une autre nation. Lorsqu’un souverain, un président ou un premier ministre s’exprime en ce sens, cela constitue toujours un moment fort. La RTBF a décidé de passer en revue quelques précédents, du Canada, aux Pays-Bas, en passant par la France et la Turquie.

  • Jacques Chirac et la rafle du Vel d’Hiv

"Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’Etat français." Nous sommes le 16 juillet 1995. Jacques Chirac, président de la France, participe aux commémorations de la rafle du Vel d’Hiv entre le 16 et le 17 juillet 1942. Ces jours-là, plus de 13.000 juifs sont arrêtés, rassemblés au vélodrome d’hiver de Paris avant d’être envoyés vers les camps de concentration nazis. Participent à cette rafle des policiers et des gendarmes français, qui ont obéi aux ordres de l’occupant allemand.

Aucun prédécesseur de Jacques Chirac n’a reconnu le rôle de l’Etat français dans ces événements tragiques de l’histoire de l’occupation. François Mitterrand avait même déclaré dans une interview l’année précédente : "Je ne ferai pas d’excuses au nom de la France. La République n’a rien à voir avec ça. J’estime que la France n’est pas responsable."

Dans son discours, qui s’adresse à la commune juive et non pas un état, Jacques Chirac parle d’un épisode sombre de l’histoire de France. "Il est, dans la vie d’une nation, des moments qui blessent la mémoire, et l’idée que l’on se fait de son pays. Ces moments, il est difficile de les évoquer, parce que l’on ne sait pas toujours trouver les mots justes pour rappeler l’horreur, pour dire le chagrin de celles et ceux qui ont vécu la tragédie. Celles et ceux qui sont marqués à jamais dans leur âme et dans leur chair par le souvenir de ces journées de larmes et de honte. Il est difficile de les évoquer, aussi, parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions."

  • Erdogan présente ses condoléances aux Arméniens

Le moment est solennel : le président turc islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan présente ses condoléances aux descendants des 900.000 Arméniens massacrés par l’armée ottomane en 1915. Nous sommes le 23 avril 2014, veille du jour annuel de commémoration en Arménie. "Nous souhaitons que les Arméniens qui ont perdu la vie dans les circonstances qui ont marqué le début du 20e siècle reposent en paix et nous exprimons nos condoléances à leurs petits-enfants", dit Erdogan.

La déclaration est historique. Mais elle comporte un goût de trop peu pour la communauté concernée. Erdogan utilise le terme "massacres", ceux-ci voudraient qu’il parle enfin de "génocide". Pour nombre d’historiens, c’est bien un génocide qui a été commis, en pleine guerre mondiale, par les troupes ottomanes. Une entreprise orchestrée par les dirigeants de l’empire, qui ont vu dans la communauté arménienne des traîtres à la cause nationale.

Aujourd’hui, Erevan réclame toujours des excuses officielles. Le 24 avril dernier, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a exigé, lors des commémorations du 105e anniversaire du génocide arménien, que la Turquie présente des excuses à son pays pour ce "crime contre la civilisation humaine".

Régulièrement, le président turc marque sa désapprobation totale à l’endroit des pays occidentaux qui reconnaissent le génocide arménien.

  • Srebrenica : le président serbe à genoux

En avril 2013, le président serbe Tomislav Nikolic déclare : "Je m’agenouille et demande que la Serbie soit pardonnée pour le crime commis à Srebrenica". En juillet 1995, en pleine guerre des Balkans, les forces serbes de Bosnie massacrent 8000 musulmans dans la ville de Srebrenica. Une tragédie commémorée chaque année avec énormément d’émotion par les familles des victimes.

Mais ici aussi, les déclarations du président Nikolic laissent les Bosniaques sur leur faim. La justice internationale a qualifié ce massacre de génocide. La Serbie récuse ce terme. D’ailleurs, un an auparavant, le même Nikolic avait déclaré : "Il n’y a pas eu de génocide à Srebrenica. Il est très difficile d’inculper et prouver devant un tribunal qu’un événement avait la forme d’un génocide."

Quelques mois plus tard, il n’est toujours pas question de modifier le discours officiel. Toutefois, le chef de l’Etat, ancien ultranationaliste, ajoute : Je m’excuse pour les crimes qui ont été commis au nom de notre État et notre peuple par un quelconque individu issu de notre peuple." En 2010, le Parlement serbe avait même adopté une résolution condamnant le massacre.

Le rappel de ce drame ravive régulièrement les tensions entre le Serbie et la Bosnie. En 2015, lors des cérémonies du 20e anniversaire du massacre de Srebrenica, le Premier ministre serbe Aleksandar Vucic est touché à la tête par un jet de pierre.

  • Le roi Willem-Alexander des Pays-Bas en Indonésie

Début mars, en pleine épidémie de coronavirus, une ancienne puissance coloniale a fait l’actualité en présentant également des excuses. En visite en Indonésie, ancienne colonie batave pendant 150 ans, le roi des Pays-Bas Willem-Alexander a présenté ses excuses pour les violences commises lors de la guerre d’indépendance entre 1945 et 1949. Ce n’est pas une première pour nos voisins. Mais la prise de parole est très forte : elle a lieu lors d’une visite d’Etat, à l’occasion du 75e anniversaire de l’indépendance de l'Indonésie, situé dans l’Océan pacifique, en présence du président Joko Widodo.

"Dans la continuité des précédentes déclarations de mon gouvernement, je souhaiterais vous exprimer mon regret et mes excuses pour les excès de violence des Néerlandais durant cette période. Je le fais en totale conscience de la peine et de la tristesse des familles touchées qui continuent à souffrir aujourd’hui", déclare alors Willem-Alexander.

  • Emmanuel Macron et les crimes contre l’humanité en Algérie

En février 2017, Emmanuel Macron n’est pas encore président de la France mais candidat à la fonction suprême pour le mouvement En Marche ! En visite en Algérie, ancienne colonie française, il déclare dans une interview à Echorouk News : "La colonisation est un crime contre l’humanité".

La formule choc bouscule. Jamais une personnalité politique française n’avait jeté un regard aussi brutal sur la colonisation en Algérie. Rapidement, la phrase fait polémique. L’extrême-droite, avec Marine Le Pen en tête, exige des excuses. Macron est-il allé trop loin, au regard des faits et de l’histoire ? Est-il encore digne de briguer la présidence voire d’occuper l’Elysée ? Quelques jours plus tard, le candidat fait marche arrière et reconnaît "avoir blessé" les pieds-noirs, surnom donné aux colons occidentaux en Afrique du Nord.

"Donc je le dis aujourd’hui, à chacun et chacune dans vos conditions, dans vos histoires, dans vos traumatismes, parce que je veux être président, je vous ai compris et je vous aime. Parce que la République, elle doit aimer chacun !", lance le candidat lors d’un meeting de campagne à Toulon. Il modifie alors ses propos pour parler de "crimes contre l’humain". "J’ai dit en effet les responsabilités de la France quant à son passé, pas simplement en Algérie, quant à notre passé colonialEt on doit le regarder en face ce passé colonial, et oui, c’est un passé dans lequel il y a des crimes contre l’humain."

  • François Hollande et l’Algérie, avant Macron

Le prédécesseur d’Emmanuel Macron s’est lui aussi exprimé officiellement sur la colonisation française en Algérie. En 2008, François Hollande, qui est alors Premier secrétaire du Parti socialiste déclare : "Nous condamnons le système colonial, qui n’a pas de caractère positif, et qui ne peut pas en avoir, puisque la colonisation c’est l’occupation d’un pays par un autre et l’exploitation de ses ressources."

En 2012, il y retourne en tant que chef d’Etat. Devant les députés algériens, il qualifie la colonisation algérienne longue de 132 années de "système profondément injuste et brutal. Je reconnais ici les souffrances que la colonisation a infligées au peuple algérien." Mais pas de repentance ni d’excuses, comme tous ses prédécesseurs.

  • Justin Trudeau et les autochtones, les Juifs, les LGBTQ

Le 15 décembre 2015, le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, demande pardon aux autochtones lors d’une cérémonie solennelle à Ottawa. L’excuse porte sur l’enrôlement de force, entre la fin du 19e siècle et les années 70, de milliers d’entre eux dans des pensionnats où les autochtones subissaient de graves sévices. Ce jour-là est publié un rapport accablant sur la question. L’occasion pour Justin Trudeau, conscient de la force de la communication et de la repentance publique, de marquer le coup. "Le gouvernement du Canada présente ses excuses les plus sincères aux peuples autochtones pour avoir si profondément manqué à son devoir envers eux, et leur demande pardon", déclare-t-il, applaudi par la foule.

Des excuses officielles avaient déjà été présentées en 2008. Le gouvernement avait alors parlé de "génocide culturel" et accordé près de deux milliards de dollars canadiens aux anciens pensionnaires. Selon la presse canadienne, plus de 150.000 enfants amérindiens, métis et inuits ont été coupés de leurs familles et de leur culture dans ces 139 pensionnats, répartis dans tout le pays et gérés par des communautés religieuses.

En 2019, Justin Trudeau présente cette fois des excuses au peuple inuit "pour la mauvaise gestion du gouvernement canadien de la crise de la tuberculose dans les années 40, 50 et 60", selon Radio Canada.

En novembre 2018, le Premier ministre avait également déclaré, revenant sur un épisode tragique de son pays : "Notre pays a failli et pour cela, il demande pardon". Justin Trudeau évoque alors le refoulement en 1939 de centaines de réfugiés juifs allemands après que le Canada ait refusé de les accueillir.

En novembre 2017, Justin Trudeau présente des excuses officielles aux Canadiens persécutés en raison de leur orientation sexuelle, notamment au sein de l’armée et de la fonction publique. "Nous présentons nos excuses. Et au nom du gouvernement, du parlement et de la nation canadienne, nous avons eu tort, nous sommes désolés, nous ne laisserons jamais cela se reproduire une nouvelle fois", dit-il dans un discours ponctué par de larmes.

  • François Mitterrand main dans la main avec Helmut Kohl

Une image vaut mieux qu’un long discours. La guerre 14-18 a fait des millions de morts. Le 22 septembre 1984, lors d’une cérémonie commémorative à Verdun, là où s’est jouée la célèbre bataille, le président français François Mitterrand et le chancelier allemand Helmut Kohl se donnent la main pour honorer tous les soldats, sans exception, morts au combat. Les deux hommes se dressent, fixes, devant le mémorial de la bataille alors que l’on entend les hymnes français et allemands. L’instant est émouvant, le geste pas du tout calculé dira plus tard le président français. Pas besoin de prise de parole pour comprendre que les hommes demandent pardon pour les souffrances endurées de part et d’autre pendant et après la Grande Guerre.

La poignée de main reste encore aujourd’hui un symbole fort de la réconciliation et de l’amitié franco-allemande.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK