Colombie: des mères en deuil utilisent leurs masques pour demander justice

L’épidémie de Coronavirus a menacé leur combat d’une décennie.

Avec le confinement en vigueur depuis le 25 mars en Colombie, plus possible de se réunir entre elles, de manifester.  Qu’à cela ne tienne, les "Madres de Soacha", les "Mères de Soacha", ont trouvé une nouvelle manière de se faire entendre.

Avec l’aide d’un graphiste, elles ont conçu des masques qui portent leur demande de justice : les visages et les noms des gradés qu’elles voudraient voir comparaître et condamner pour l’assassinat extrajudiciaire de leurs proches. Et sur la droite du masque, une question résume leur recherche de vérité: "Qui a donné l’ordre ?"

Les masques devant leurs bouches n’impliqueront donc pas leur silence mais leur serviront de porte-voix, le temps que le virus passe son chemin et que les enquêtes, les procès, puissent reprendre.

Le scandale des "faux positifs"

Cette association rassemble des mères et des sœurs de civils, tués par des militaires. Beatriz Mendez et Maria Tejada en font partie, elles se sont rencontrées en cherchant leurs fils. Leurs histoires, semblables, sont loin d’être uniques.

Ce sont celles des "faux positifs", surnom que la presse et la société civile ont  donné à ces civils tués sommairement par des soldats, en marge des combats contre la guérilla des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), pendant les années '90 et 2000.

Ces victimes étaient, pour la plupart, de jeunes hommes de familles pauvres, dans certains cas handicapés, enlevés par des militaires ou attirés par la promesse d’un travail bien rémunéré.

Des soldats les faisaient alors revêtir des vêtements de combattants des Farc, puis les abattaient. Ils faisaient alors passer les dépouilles de ces civils déguisés en combattants pour celles d'adversaires abattus au combat. Ces "résultats positifs" ("faux positifs" en l'occurrence), valaient à ces soldats des primes, des jours de repos, des promesses de promotions.

La pression était alors forte sur l’armée colombienne pour progresser dans le combat contre les groupes armés rebelles, après des décennies d'un conflit sanglant qui a fait plus de 260.000 morts dont 215.000 civils.

Plus de 10 ans de combat pour la vérité

Combien de fois ce scénario "des faux positifs" s'est-il répété?

Aujourd’hui en Colombie, le parquet enquête sur 2248 cas, qui remontent entre 1988 et 2014.  A 59%, ils concernent les années 2006, 2007 et 2008, pendant le mandat de l'ex-Président Alvaro Uribe.

Les accords de paix de 2016 ont instauré une "juridiction spéciale pour la paix", un tribunal qui se penche notamment sur ce scandale. En décembre dernier, une fosse commune avec une cinquantaine de corps de victimes de telles exécutions extrajudiciaires a ainsi été découverte sur révélations d’un ancien militaire.

Depuis 2018, des soldats accusés de s’être livrés à de telles exécutions sommaires de civils comparaissent devant ce tribunal pour la paix. De nombreuses condamnations y ont déjà été prononcées.

Mais des zones d’ombre subsistent et jusqu’à présent peu d’officiers soupçonnés d’avoir couvert ces pratiques ont été inquiétés. Selon l'ONG Human Rights Watch, neuf généraux au moins seraient impliqués dans ces exécutions extrajudiciaires, certains ayant été récemment promus.

Les "Mères de Soacha" arborent aujourd’hui sur leur masques les visages de certains de ces officiers. 

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Les masques présentent les visages de neuf généraux que l'ONG "Human Rights Watch" dit impliqués, ainsi que la question :"qui a donné l'ordre?" © AFP
Eduard Barrera, le graphiste qui a conçu les masques des "Madres de Soacha" © AFP

"Je n'aurai pas de repos tant que je ne connaîtrai pas la vérité, je me battrai tant que j'en aurai la force pour savoir ce qui est arrivé à mon fils, pourquoi ils l'ont emmené", dit Maria Tejada, derrière son masque. Son fils... dont elle s'est fait tatouer sur le bras le visage et la date de disparition. 

Le 25 mars, l’épidémie a freiné leur combat en suspendant les audiences du tribunal de la paix et en gelant les actions qu'elles mènent depuis plus de 10 ans.

En fabriquant et diffusant ces masques, elles ont trouvé comment maintenir la pression quand tout le reste est à l'arrêt. 

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