Climat, coronavirus et sports d'hiver : en France, les stations s'engagent sur la piste d'une réinvention

A gauche. En haut : Val Thorens. En bas : Saint-Martin-de-Belleville (illustrations)
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A gauche. En haut : Val Thorens. En bas : Saint-Martin-de-Belleville (illustrations) - © Getty images

"Que la montagne est belle", entonnait Jean Ferrat. Pour le moment, en France, elle est certainement très jolie… mais elle est aussi très vide.

Après une saison catastrophique (celle de 2020, stoppée nette par le Covid) et une tout simplement (presque) inexistante (celle de 2021, où les remontées mécaniques sont interdites), les investissements des deux années à venir s’annoncent riquiquis. Un plan d’aide de 4 milliards d’euros d’aides a beau avoir été mis sur la table par le gouvernement Castex, la situation devient ou va devenir, pour certaines stations, intenable.

Pente raide 

Un chiffre éloquent : chaque année, environ trois sites pour la pratique du ski mettent la clé sous la porte en France. Bon, ce sont souvent des endroits ne comptant que quelques téléskis, situés en moyenne montagne. Mais le mouvement pourrait bien s’amplifier, vraiment dans le futur…

Où est le problème ?

Jours blancs

Dans l’immédiat, c’est donc la crise sanitaire qui est l’enjeu majeur. Mais plus dans quelques années – et déjà à moyen terme —, le réchauffement climatique s’annonce rude pour la pratique du ski. Les Alpes regroupent plus de 40% de la pratique des sports d’hiver dans le monde. Et les deux pays qui attirent le plus de monde dans leurs montagnes sont l’Autriche et la France. En se concentrant un peu sur la situation dans l’Hexagone, cette crise du Covid, avec ses restrictions dans l’Horeca et la fermeture des remontées mécaniques révèle une situation criante : sans la pratique des sports de glisse, ben… l’attrait pour les stations est nettement moindre.

Elles deviendraient même presque un désert. Un quasi désert… blanc.

Accrocs à la poudreuse

Ainsi, aux Arcs 1800, c’est la catastrophe. "Une situation budgétaire inextricable", explique le maire. Le directeur de l’office de tourisme confie, lui, au journal Libération, que la station est occupée, lors de la première semaine de vacances, à… 15%. Ce sont surtout les habitants ayant une résidence secondaire qui sont présents. Ils s’occupent comme ils peuvent : balades en raquette, ski de fond, voire même chiens de traîneaux. C’est "l’hyperdépendance au ski alpin" comme le titre même le reportage.

Manque d’oxygène

La faute à la spécialisation extrême de certaines stations, devenues des "usines à ski". Or, sans planter de bâton autorisé et bientôt sans neige assurée tout l’hiver, une bérézina d’altitude pourrait bien s’amorcer dans les années à venir. Car le manque de neige se fait aussi, d’année en année de plus en plus criant. Il est dû au réchauffement climatique. Ainsi, comme le souligne le Monde, à l’heure actuelle, sur les 320 stations que compte la France, moins d’une… vingtaine peut envisager la fin du siècle en toute sérénité.

La faute aussi à une nouvelle génération qui arrive… Ce que certains appellent les "skis boomers", cette génération née dans l’après-guerre biberonnée à la poudreuse, a vieilli… Et la montagne en hiver, chère, peu écologique et fortement braquée sur la glisse, inspire moins les nouvelles générations.

 

D’où vient cette situation ? Couvrez-vous bien et remontons un brin le temps…

Loisirs en montagne, un phénomène assez récent :

Avant le vingtième siècle, la montagne, ça ne gagnait pas vraiment les touristes. Même pas du tout. Endroit reculé, voué à la paysannerie et à quelques expéditions (récentes en plus) d’alpinisme, elle est plutôt vue comme une terre de dangers, de froid et d’ennui. Ce sont les années 20 qui vont amorcer un engouement pour la pratique du ski. Elle vient de Scandinavie, et bientôt ce sont Suisse, Allemagne, Autriche et France qui vont commencer à voir la vie en blanc.

Les premiers jeux olympiques d’hiver sont organisés à Chamonix en 1924. Puis ce sera Saint-Moritz (Suisse, 1928), Garmisch-Partenkirchen (Allemagne, 1936)… Les Alpes se trouvent une nouvelle identité. Mais ces activités hivernales restent réservées à une part marginale de la population. Les installations partent, elles, de villages préexistants. La Clusaz, le Grand-Bornand, Megève, mais aussi Villard-de-Lans, Saint-Gervais ou le Mont-Dore – en Auvergne- se développent. Situées à moyenne altitude, ces stations "de première génération", où l’on peut trouver les premières remontées mécaniques (principalement des téléskis) vont bientôt en côtoyer d’autres.

Au niveau des alpages (1600-1800 mètres d’altitude), de nouveaux villages vont être créés ex nihilo. Nous sommes à la fin des années 40-début 50. Après la guerre, l'économie reprend et l'envie d'air pur se fait sentir. L’Alpe-d’Huez, Courchevel, les Deux-Alpes, mais aussi Ax-3-domaines dans les Pyrénées… en voici quelques exemples. C’est alors la "deuxième génération".

Le ski est à la mode, mais sa pratique reste relativement confidentielle, et réservée à une certaine élite. Mais bientôt, au cœur des "Trentes glorieuses", le ton va changer…

De Gaulle et son "plan neige"

Nous y sommes… Le péché originel des inquiétudes actuelles vient peut-être du milieu des années 60. Un grand plan touristique, économique et d’aménagement du territoire va voir le jour. En parallèle à la "Mission Racine", qui vise à créer un tourisme de masse à l’aide de nouvelles stations balnéaires aménagées sur le littoral du Languedoc-Roussillon (La Grande-Motte, du Cap d’Agde, de Port-la-Nouvelle…), on va aussi investir… en altitude. La société des loisirs arrive en force. Cela aura aussi comme effet de limiter l’exode rural. Et pas question de se faire damer le pion par les pays voisins… De Gaulle va lancer le "plan neige".

Déjà à l’époque, on craint des périodes de neiges maigres (à lire et à écouter pour plus de détail cet article et ces archives de France info). Pour s’assurer d’un enneigement garanti, il faut monter. A au moins 1800 mètres. On appelle cela la "haute montagne".

Au pas de charge, on confie la montagne aussi à des investisseurs privés, on exproprie et on aménage. Le but : construire de nouvelles stations "au service du ski" et 350.000 lits. De 1964 à 1977, plusieurs phases se succéderont, et nous arrivons là dans les stations dites "de troisième génération". La montagne, on va la bétonner. Des stations bien connues comme Tignes, Flaine, Avoriaz, Isola 2000, La Plagne, Superdévoluy, Les Ménuires, Val Thorens, Le Corbier, Le Lioran (Auvergne)… sortent de terre. Grands ensembles – à l’image des nouvelles banlieues créées à l’époque – certaines se targuent tout de même d’être conçues par des architectes novateurs. Les Arcs, par exemple. Ce sont environ vingt stations qui seront ainsi créées dans ces années-là.

Celles-ci seront dites "intégrées". Pour y accéder, des routes. Pour s’y déplacer, des espaces piétons (les voitures restent au parking). Pour skier, rien de plus simple, les accès aux pistes sont sur les fronts de neige. Pour les relier, des télécabines ou autres "funitels". Les domaines se construisent et les prix se démocratisent. Bientôt, c’est un tiers des Français qui ira au ski (que ce soit en famille, entre amis, avec l’école ou en colonie de vacances…).

Le revers de la médaille de cette frénésie des Trente Glorieuses, ce sont des scandales financiers, trop d’expropriations agricoles et une dégradation de l’environnement (qui mène aussi à de plus fréquentes avalanches).

Au final, ce seront 150.000 logements qui seront construits durant cette période. L’objectif n’est pas atteint, mais c’est déjà énorme.

Première prise de conscience

Nous sommes en 1977. Giscard est à la barre, et va mettre un coup de frein à cette frénésie insatiable. Lors d’un discours, celui de Vallouise (village des Hautes-Alpes), il va montrer une autre voie. Fondons-nous mieux dans l’environnement. "L’effort de l’État portera dorénavant sur un tourisme intégré à d’autres activités, accessible au plus grand nombre, respectueux des sites et des paysages" dit le président français.

Résultat : pour les nouvelles stations, on n’en construira plus sur des sites complètement vierges de haute montagne (plus de nouveaux domaines), on gardera se contentera d’une taille modeste et on demandera un aspect "villageois". Ces nouvelles cités seront aménagées si possible autour d’un noyau existant, sinon, elles devront être parfaitement intégrées à leur environnement. Depuis presque 45 ans, l’heure est donc à la quatrième génération. Celle des "stations-villages". Sont nées sur ce modèle Peisey-Valandry, Valloire, Valmorel, Oz-en-Oisans-station, les Arcs 1950, Belle-Plagne…

Investir, toujours plus…

OK, on se calme sur les projets pharaoniques en matière de construction de grands ensembles. Mais pour qu’une station fonctionne et attire chaque année de nouveaux visiteurs, il faut de l’innovation. On augmente ainsi régulièrement la taille des domaines, grâce à des nouvelles liaisons, parfois impressionnantes (Les Arcs et la Plagne sont ainsi reliés par un gigantesque téléphérique, le Vanoise Express, en 2003, qui formera le domaine Paradiski) ; on améliore sans cesse les installations, les rendant plus confortables ou plus rapides ; on propose de nouvelles activités en rapport avec la glisse (snowparks, ski nocturne, bouées gonflables, nouvelles glisses… mais aussi bars "festifs" sur les hauteurs).

Pour le moment, nombreuses sont les stations qui songent encore à ce type d’investissement (liaison Valmeinier – Valfréjus, inaugurations de nouvelles pistes à La Rosière et à Valloire…).

Tombe (pas) la neige

Le problème de l’enneigement, lui, reste délicat. Parce que pour bien faire, il faut de la neige durant toute la saison. Et celle-ci n’est plus forcément assurée partout. On va alors chercher soit à proposer de la neige de culture. Grâce à elle, les canons à neige peuvent fonctionner. Mais pour cela, il faut de l’eau, beaucoup d’eau.


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On creuse donc la montagne de réservoirs. Cette solution, très onéreuse – et qui fragilise fortement l’équilibre environnemental —, n’est pas pour autant forcément salvatrice. Les canons à neige ne fonctionnent pas sous n’importe quelles conditions. 35% de la surface de pistes dans les stations françaises en sont actuellement équipées, et des études estiment qu’aucune station ne sera en mesure d’ouvrir en 2050 sans neige artificielle, selon un dossier de Moustique.

Et aller plus haut…

Autre solution : monter encore un peu plus haut. Là, on arrive dans le domaine de la "très haute montagne". Et on va chercher les glaciers. Sur eux, pas de soucis, on peut skier… même en été. Un hic cependant, à des hauteurs comme celles-là (3000 mètres), le temps n’est pas toujours de la partie et l’accessibilité n’est pas garantie.

Le manque de neige, qui devient récurrent, pose donc un sérieux problème de survie…


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Le problème se fait donc d’autant plus criant en moyenne montagne – dans les Alpes et les Pyrénées, évidemment, mais aussi et surtout dans le Jura, les Vosges et le Massif Central-.

La fin de "l’or blanc ?" Sujet JT du 3 décembre 2018

… Quitte à en laisser en chemin…

Certaines, principalement en moyenne montagne, ont déjà donc décidé de jeter le gant. On les appelle les stations-fantôme. On peut citer dans les Alpes Burzier (Sallanches), Le Petit Bornand mais aussi Manteyer-Céüse. Cette dernière, la plus vieille du département des Hautes-Alpes, était encore en pleine activité il y a trois ans. Mais depuis, la commune ne veut plus investir. Cela coûterait plus d’un million d’euros. Trop cher (voir ce sujet de France 2 sur les stations-fantômes).

Citons l’éloquent exemple de Drouzin le Mont (Savoie, jusqu’à 20 pistes et 9 remontées mécaniques, fermée en 2012). Cette dernière, située au col du Corbier, était située près de grandes stations. Née dans les années 70, seule, non-reliée et pas située à une altitude assez élevée, elle ne fut pas à même de relever les défis d’une station viable. Et ce n’est pas faute d’investissement. On a construit des logements, de nouvelles remontées, une retenue d’eau pour des enneigeurs artificiels… Mais les dettes et le manque d’enneigement eurent finalement raison d’elle.

Après quelques années à l’arrêt, les autorités changent leur fusil d’épaule. On retire les installations, on s’associe avec une marque de fabricant de ski (qui organise les événements) et on proposera dorénavant des activités (hiver et été) extérieures. Depuis 2019, la petite station, qui se considère comme "une pionnière", revit. Grâce à son programme baptisé "montagne douce", le maire parle de "vraie renaissance". Et voudrait se placer comme un complément aux stations environnantes.

Un tournant qui semble prometteur, comme on peut le voir dans le reportage de France 3 ci-dessous :

Nouvelles pistes…

Stations 4 saisons

Comment sortir les stations du "tout pour le ski"? Une des voies est de proposer des "stations quatre saisons". Une diversification pour proposer des activités et infrastructures utilisables été comme hiver : VTT, trail, luge d’été, patinoire, itinéraires pour raquettes, ski de randonnée, ski de fond, expériences natures, chiens de traîneau, randonnées diverses, mais aussi espaces culturels, festivals (comme Rock the Pistes à Morzine, ou le festival de l’Alpe d’Huez).

Les "ascenseurs valléens"

Diversifier les activités des stations, aussi vers les vallées. En effet, les villes et villages des vallées proposent aussi des choses. Patrimoine, balades, cinémas, centre de loisirs, commerces, bientôt une grande piste cyclable en projet dans la vallée de la Maurienne…

Mieux relier les fonds de vallées et les domaines d’altitude grâce à des moyens de transport novateurs fait l’objet pour le moment de nombreuses études. Pour le moment, les cas sont encore assez rares (liaisons Briançon/Serre-Chevalier - funiculaire Bourg-st-Maurice/Les Arcs 1600 – Brides-les-Bains / Méribel - Loudevieille/Peyragudes, dans les Pyrénées…).

Un ski "durable"

Près de dix liaisons sont en projets dans les Alpes. Cela permettrait également un fameux plus sur le plan environnemental. Réduire le nombre invraisemblable de voitures se déplaçant vers les stations grâce à des voies câblées pourrait être un plus.

Les pistes vont bon train (on parle aussi de rénovations de bâtiments déjà existants pour contrer la prolifération de résidences secondaires, de connexions internet encore plus performantes, d’installations beaucoup moins énergivores…). L’heure est résolument à la créativité.

 

Grenelle de l’Environnement

En 2010 a été organisé un Grenelle spécial Environnement, à Paris. L’aménagement du territoire était aussi d’objet des discussions. Et dans ce domaine, les régions montagnardes ont été réformées. On le sait, en France, il y a énormément de communes. En montagne aussi. Pour éviter que chacune ne fasse les choses dans son coin, et crée son zoning, sa zone commerciale et sa zone touristique, autant les rassembler et agir en une vision plus large. Le massif alpin a été divisé en zones qui répondent au nom de SCOT (la France aime les acronymes). Soit Schéma de Cohérence Territorial. Les vallées ou régions géographiques se sont donc regroupées en SCOT (Maurienne, Oisans, Chablais, Tarentaise…). Le but : rassembler les initiatives et permettre une vision à long terme.

Maintenant mieux organisées, les bassins d’activité ont cependant parfois du mal à sortir d’une dynamique "on étend les domaines et on va toujours plus haut"… 

Plancher au "plan Montagne"

Et il est grand temps, pour beaucoup, de réfléchir au futur. Les stations, mais aussi les communes et collectivités, donc, agences touristiques économiques territoriales etc. sont aux aguets. Des voix se font entendre pour un changement de stratégie. Comme le département de l’Isère, qui demande de réfléchir à ses "stations de montagne". "Les objectifs seraient de faire évoluer l’usage et les bénéfices des stations de donner l’accès aux plus jeunes et aux plus modestes aux richesses naturelles de la montagne, de repenser l’habitat et d’optimiser la gouvernance des stations" explique Grenoble dans une communication de début janvier.

Donner l’accès aux plus jeunes et aux plus modestes aux richesses naturelles de la montagne

Le gouvernement français a promis d’y plancher. Après l’aide massive confirmée ce début de semaine, Un nouveau "plan Montagne" devrait, selon le journal le Monde, s’ouvrir au printemps. Les services du Premier ministre voudraient que ce plan "réponde aux défis structurels que sont la transition écologique, la diversification des activités de montagne et la compétitivité de l’offre touristique".

Diversification

Direction Pralognan-la-Vanoise, de l’autre côté des Arcs. Il s’agit d’un village préexistant, devenue aussi station de ski (première génération, donc). Le journal Libération a aussi rendu visite à ses animateurs. Et durant cet hiver, la station s’en sort bien. Il n’y a "pas de phénomène d’annulation massif. Notre clientèle, traditionnellement française à 90%, et non skieuse pour 40% à 50%, n’a pas remis en cause son séjour. La "saison blanche" ne concerne que certains de nos acteurs, pas la station" constate la directrice de l’office de tourisme. En outre, 45% des visites annuelles se font à la belle saison.

Même les moniteurs de ski de la station cet hiver, ont dû faire montre de créativité. En effet, comme ailleurs en montagne, ils ont souvent d’autres cordes à leurs arcs que le snowboard ou le ski. Cet hiver, ils ont donc "réinventé l’école de ski français" en emmenant les vacanciers faire du biathlon, du ski de randonnée ou des raquettes. Ils sont souvent aussi agriculteurs, guides nature ou apiculteurs, cela permet de varier aussi les discussions.

Tout shuss! 

Une autre façon d’appréhender la montagne, de façon plus durable et en ne misant pas tout sur la glisse, voilà un des grands enjeux pour atteindre les cimes de nouvelles belles saisons pour les acteurs de la montagne.

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