Cisjordanie occupée: "Après Khan Al-Ahmar, nous craignons que nos villages soient à leur tour détruits par Israël"

"Après Khan Al-Ahmar, nous craignons que nos villages soient à leur tour détruits par Israël"
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"Après Khan Al-Ahmar, nous craignons que nos villages soient à leur tour détruits par Israël" - © Tous droits réservés

Les autorités israéliennes ont donné jusqu'au 1er octobre aux habitants du village bédouin de Khan Al-Ahmar, en Cisjordanie occupée, pour évacuer les lieux. Les forces de sécurité leur ont distribué des courriers leur demandant de détruire eux-mêmes leurs habitations - des cabanes faites de tôle et de planche - faute de quoi les autorités israéliennes exécuteraient les consignes de démolition.

Après des années de batailles judiciaires, la Cour suprême israélienne a donné début septembre, son feu vert à sa démolition. Israël prévoit de reloger les 180 habitants, 12 km plus loin, près du village palestinien d'Abou Dis. "Personne ne partira, il faudra nous expulser par la force", a affirmé Eid Abou Khamis, un porte-parole du village contacté par l’AFP.

Khan Al-Ahmar est situé à l'Est de Jérusalem, coincé entre deux colonies israéliennes. Ses habitants y sont installés depuis les années 1970. Ils élèvent des moutons et des chèvres. Mais depuis une dizaine d’années, ils vivent sous les menaces d'expulsion proférées par les autorités israéliennes. Pourtant ils l'assurent : ils ont tenté de légaliser leur situation. Sans succès. De son côté, Israël estime que la construction de Khan Al-Ahmar est illégale, puisqu'il n'existe aucun permis de construire.

Khan Al-Ahmar est devenu emblématique du sort de ces communautés confrontées à l'occupation et la colonisation de la Cisjordanie.

L’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne et la Grande-Bretagne ont ajouté leurs voix à celles de l’Union européenne et des Nations Unies pour exhorter l’État hébreu à renoncer à la démolition de Khan Al-Ahmar au nom du processus de paix. Ces pays estiment que la destruction de ce village permettrait d'étendre les colonies israéliennes et de couper en deux la Cisjordanie, rendant encore plus improbable la création d'un État palestinien sur ce territoire.

De fait, les habitants des villages voisins craignent d’être évacués à leur tour, si Khan Al Ahmar est démoli.

Eid Hthaleen vient du village d’Umm Al Khair, au sud de la Cisjordanie occupée, dans la zone C. Sa famille vient du Néguev, d’où elle a été expulsée en 1948, après la création d’Israël. Elle s’est ensuite réfugiée en Cisjordanie.

"Lorsqu’Israël a occupé la zone, il s’est emparé de territoires et y a installé une colonie", explique Eid Hthaleen. "Ces colons sont mes voisins. Depuis les années 80, la colonie n’a cessé de s’agrandir. Et cela a conduit à plus de violence, avec plus de démolitions. Car nous sommes des Palestiniens et les colons ne veulent pas que nous restions là. Ils font ça pour nous forcer à quitter les territoires".

En Cisjordanie occupée, les Palestiniens sont souvent accusés par les autorités israéliennes de vivre dans des constructions illégales. Dans le même temps, ils se voient refuser toute autorisation légale de reconstruire de véritables logements.

"Tous ces villages palestiniens situés dans la Zone C ne sont pas reconnus par Israël", ajoute Eid Hthaleen. "Cela signifie qu’il n’y a pas d’infrastructure, les routes sont en terre. Pas d’asphalte, pas de services comme le bus pour aller à l’école. Les enfants doivent aller dans un autre village à pied, pour aller à l’école. Mon village n’a pas accès à l’eau, ni à l’électricité. Nous avons des panneaux solaires, fournis par la Communauté internationale, mais parfois, les israéliens nous les confisquent. Nous devons nous fournir en eau de manière illégale… Et si les Israéliens s’en aperçoivent, ils nous arrêtent et nous les confisquent. Les citernes dans nos villages sont particulièrement ciblées. Cela pose des problèmes surtout en été.

Mon village a été démoli treize fois en 12 ans. A chaque fois que les autorités démolissent nos habitations, ils ciblent en priorité les étables, les tentes fournies par la Communauté internationale.

Autre exemple qui traduit une forme de ségrégation entre palestiniens et colons, la loi israélienne nous oblige à nous adresser à la justice militaire, tandis que les israéliens doivent s’adresser à la justice civile. De plus, les colons ont le droit d'être armés, cela représente un danger pour les palestiniens.

C’est problématique pour la jeune génération qui grandit dans la zone C. Car ces jeunes n’ont aucune garantie pour leur santé, pour leur éducation, pour leur sécurité…  Et nous sommes sans cesse préoccupés par notre avenir. Que va-t-il se passer demain ? Lorsque d’autres villages seront évacués pour être démolis, on se dit qu'on sera les suivants".

Fatma Nawaja vient de Susya, un village de 450 habitants situé au sud de la ville d’Hébron, en Cisjordanie occupée. En 2015, la Cour suprême israélienne a refusé de geler les ordres de démolition du village, alors que les habitants avaient déposé une nouvelle demande d'examen de leur plan d'urbanisme. Là aussi, les bédouins ne bénéficient d’aucune infrastructure publique. Ils vivent dans des tentes, sans eau ni électricité.

‘Nous craignons que notre village soit aussi démoli’, explique Fatma Nawaja. ‘Tous les habitants de Susya craignent que si le village de Khan Al Ahmar est détruit, alors Susya le sera aussi. Pourtant, nous sommes propriétaires de ces terres sur lesquelles nous vivons. Nous avons grandi là, nos parents, nos grands-parents sont nés ici. Mais nous en avons été expulsés en 1986, après le classement du hameau comme site archéologique. Depuis nous nous sommes installés sur les terres agricoles voisines qui nous appartiennent. Mais cela ne suffit pas de montrer que nous sommes propriétaires… Nous devons occuper nos terres afin de garantir la possibilité d’y rester. C’est pourquoi nous restons sur ces terres agricoles’.

Sarit Michaeli, chargée de plaidoyer à B’Tselem, une ONG qui rend compte des violations des droits humains en Cisjordanie occupée est venue accompagnée d'Eid Hthaleen et de Fatma Nawaja, à la rencontre de députés européens pour qu'ils témoignent de leur expérience.

"Le gouvernement israélien met en œuvre toutes ces mesures qui rendent la vie des palestiniens la plus difficile possible, dans le but qu’ils abandonnent et qu’ils finissent par partir vers les zones A et B. Or la zone C représente 70% de la Cisjordanie !", explique Sarit Michaeli. Pour B'Tselem, le gouvernement israélien mène une véritable stratégie politique afin d'expulser les palestiniens. "Parallèlement, les autorités israéliennes agissent comme si tout était légal, organisé et acceptable".

Pour Sarit Michaeli, les habitants des trois villages de Khan Al-Ahmar, Susya et Umm Al Khair, sont clairement menacés d'expulsion. "Si Khan Al-Ahmar est détruit sans que la Communauté internationale ne réagisse, le risque est de créer un effet domino. D’autres villages seront détruits à leur tour. Cela conduira à des déplacements forcés de palestiniens en Cisjordanie. Cela accélérera la construction d’autres colonies…

Nous avons des indications selon lesquelles, le gouvernement israélien considère la position des États-Unis comme un feu vert pour la démolition de ces villages. Cela a été établi par le Premier ministre et le Ministre de la Défense. Il est crucial que l’Union européenne exprime son opposition.

Je voudrais également préciser que la Cour Suprême n’a pas demandé au gouvernement israélien la démolition de Sousya, ni de Khan Al-Ahmar, elle a simplement rejeté les pétitions qui disaient que les démolitions étaient illégales. Il ne s'agit donc pas de décisions juridiques mais bien de décisions politiques".

En 2016, B’Tselem s'était adressée au Conseil de sécurité des Nations unies lors d'une réunion intitulée "Colonies israéliennes illégales : obstacles à la paix et à la solution à deux états". En raison de son action en faveur des palestiniens, l'ONG subit régulièrement des pressions de la part des politiques israéliens.

Pour François Dubuisson, spécialiste en droit international à l’ULB, la décision de la Cour suprême israélienne est contraire au droit international.

" La position des autorités israéliennes consiste à dire que les infrastructures de cette communauté ont été construites sans permis de bâtir, et cela justifie la destruction. En droit international, le point de vue est différent car il s’appuie sur la 4e convention de Genève. S’agissant d’un territoire occupé, la destruction de cette communauté serait constitutive d’un transfert forcé de population. La destruction de propriétés avec l’aide de militaires est également un crime de guerre. Cette démolition traduirait une approche discriminatoire menée dans la politique israélienne en Cisjordanie, puisqu’on favorise l’installation de colonies israéliennes avec l’objectif d’expansion de colonies avoisinantes et d’un autre côté on refuse tout permis de bâtir aux communautés palestiniennes.

Par ailleurs, l'absence de l’application des accords d’Oslo (ils prévoyaient les transferts successifs de territoires, NDLR) fait qu'Israël détient toujours l’autorité dans cette zone C, notamment pour la mise en œuvre de la politique urbanistique. Mais quand bien même les accords d’Oslo n’ont pas été appliqués, Israël est tenu de respecter le droit d’occupation, en prenant soin de la population palestinienne locale, avec l’interdiction de la colonisation. C’est ça qui n’est pas respecté".

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