Cinq questions sur l'exhumation de Franco: pourquoi divise-t-il encore l'Espagne?

Cinq questions sur Franco dans la mémoire espagnole
Cinq questions sur Franco dans la mémoire espagnole - © CURTO DE LA TORRE - AFP

L'exhumation de son mausolée monumental de Francisco Franco, le vainqueur de la sanglante guerre civile (1936-1939) qui a dirigé l'Espagne d'une main de fer jusqu'à sa mort en 1975, a commencé jeudi près de Madrid, 44 ans après la fin d'une dictature dont les plaies ne sont toujours pas refermées.

1. Pourquoi cette exhumation ?

Parce que le parlement espagnol a voté en 2007 la loi sur la mémoire historique. 32 ans après la mort de Franco, cette loi établit le caractère injuste du franquisme, prévoit des aides aux familles des victimes du franquisme et, autorise la recherche et l’ouverture des fosses communes pour permettre aux familles d’identifier leurs maris, leurs pères ou leurs grands-pères disparus. Il faut savoir qu’il y a toujours plus de 100.000 personnes portées disparues en Espagne depuis la guerre civile des années trente. La loi sur la mémoire historique prévoit aussi de mettre fin à la glorification du franquisme et de dépolitiser la valle de los caidos, le mausolée qui abrite les victimes de la guerre civile, un lieu construit par Franco où il était donc enterré jusqu’à ce 24 octobre 2019. Et auquel chaque 20 novembre, jour anniversaire de sa mort, des partisans et des nostalgiques sont venus chaque année lui rendre hommage.

2. Est-ce une décision électorale ?

C’est l’accusation lancée par plusieurs partis politiques, de droite, d’extrême-droite et même d’extrême-gauche. On vote en effet en Espagne le dimanche 10 novembre prochain. En décidant l’exhumation, le gouvernement minoritaire du socialiste Pedro Sanchez satisfait sans aucun doute son électorat. Mais il n’est pas entièrement responsable du calendrier : voilà plus d’un an que Pedro Sanchez tente de faire exécuter la promesse qu’il avait faite lors de son investiture. Mais la famille de Franco a tout tenté pour s’y opposer, multipliant les recours y compris devant la cour suprême. Celle-ci n’a donné son feu vert à l’exhumation que le 24 septembre dernier.

L’exhumation de Franco est une conséquence logique de la loi sur la mémoire historique de 2007. Celle-ci a été voulue par un autre premier ministre socialiste José-Luis Zapatero. Même si elle "tombe bien", à deux semaines et demie des élections, la décision d’exhumer Franco est dans l’adn du socialisme espagnol.

3. Pourquoi l’exhumation de Franco divise-t-elle l’Espagne ?

Beaucoup d’Espagnols sont heureux aujourd’hui : ils pensent qu’il faut en finir avec toute forme d’ambiguïté envers le franquisme. A l’heure où l’extrême-droite renaît de ses cendres avec le parti Vox, il faut empêcher que la Valle de los caidos ne soit instrumentalisé par les partisans ou les nostalgiques du " Caudillo ". La glorification de Franco dans un tel mausolée constitue selon eux une anomalie historique.

Mais tous les Espagnols ne sont pas favorables à cette exhumation. En-dehors de la minorité de partisans farouches de Franco (cfr question 4), il y a tous ceux qui estiment que cela ne sert à rien de remuer ainsi le passé, que tout cela risque de rouvrir les plaies à peine cicatrisées d’une guerre civile qui fit plusieurs centaines de milliers de morts. Laissons les morts en paix et regardons vers l’avenir, il y a en Espagne des problèmes plus urgents à régler. C’est l’argument repris par les partis de droite et de centre-droit (PP et Ciudadanos).

4. Pourquoi Franco garde-t-il des défenseurs encore aujourd’hui ?

Quand Franco est mort en 1975, le franquisme va le suivre dans la tombe. Cela n’avait rien d’évident. Pour y parvenir, le Roi Juan Carlos va d’ailleurs s’appuyer sur un premier ministre, Adolfo Suarez qui a fait ses classes dans le franquisme. Et qui va incarner la " transicion ", cette période délicate durant laquelle l’Espagne franquiste va devenir une démocratie moderne. Il faudra seulement deux ans pour qu’aient lieu les premières élections libres et dix ans pour que l’Espagne adhère à l’Union européenne.

Le prix à payer pour que cette transition se fasse sans heurts, ce fut de jeter un voile pudique sur l’époque franquiste. Bref, on a mis dos à dos les Espagnols des deux camps qui tous deux, durant la guerre civile, avaient commis des atrocités, on a amnistié tous les condamnés politiques de la dictature pour le reste, c’est le passé, n’en parlons plus et regardons vers l’avenir.

Pas étonnant que beaucoup d’Espagnols aujourd’hui adoptent encore ce type d’attitude. Et pas étonnant non plus que certains continuent de défendre bec et ongles Franco, qui aurait sauvé le pays du communisme. L’Allemagne a connu une dénazification, l’Espagne n’a jamais fait le procès du franquisme.

5. Franco, Pétain ou Mussolini, même combat ?

Franco est un dictateur qui a eu du flair et de la chance. Avant 1940, Pétain et Mussolini sont admiratifs du nazisme mais ils n’ont pas choisi de soutenir Hitler. Quand les Allemands envahissent la Belgique, les Pays-Bas et la France en mai 40, Mussolini attendra un mois avant de déclarer la guerre à la France et à la Grande-Bretagne. Il ne le sait pas encore mais il signe son arrêt de mort. Devenu la marionnette de Hitler, il mourra exécuté par des partisans sur une route du nord de l’Italie. Quant au maréchal Pétain, vu son énorme prestige issu de la première guerre mondiale, il fut d’abord considéré par beaucoup de Français comme un protecteur face aux Allemands. Avant de se compromettre dans la collaboration et d’être condamné à la Libération.

Le flair de Franco fut de laisser son pays dans la neutralité pendant la seconde guerre mondiale. Sa chance fut d’être sauvé par la guerre froide. Dans un premier temps, en 1946, l’Onu refuse l’adhésion de l’Espagne parce qu’elle définit le régime de Franco comme fasciste, lié à Hitler et Mussolini. Mais lorsque la guerre froide commence entre l’Urss et les Alliés, ceux-ci voient en Franco un rempart contre Staline. Et vont s’accommoder du régime franquiste jusqu’à la mort du dictateur en 1975.

Voilà pourquoi l’exhumation de Franco aujourd’hui est un moment majeur de l’histoire de l’Espagne contemporaine.

Journal télévisé 13H

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