Chili, Equateur, Bolivie : d'où vient le ras-le-bol des Latinos-américains ?

Plusieurs pays latino-américains ont connu, ces derniers jours et semaines, de puissants mouvements de contestation. En Equateur, début de ce mois, une violente crise sociale a paralysé le pays pendant douze jours, suite à la suppression des subventions sur le carburant. Bilan : sept morts, plus de mille blessés, autant de personnes arrêtées et au bout du compte un gouvernement qui abroge la loi contestée.

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Au Chili, le bilan est aujourd’hui de quinze morts après 4 jours d’émeutes dans ce pays pourtant réputé pour sa grande stabilité politique et économique. Les manifestations ont débuté vendredi pour protester contre une hausse du prix du ticket de métro, une mesure finalement suspendue samedi par le président chilien. Cela n’a pas suffi à calmer les protestataires.

En Bolivie, de violents incidents ont éclaté lundi soir après la publication de résultats contestés de l’élection présidentielle. Les manifestants ont critiqué un changement inexplicable de tendance des résultats, qui modifie drastiquement l’issue de l’élection. Il ouvre un boulevard à un quatrième mandat présidentiel pour Evo Morales, le président actuel.

Ras-le-bol généralisé

Certes, ces événements ne sont pas liés. Ces crises sont électorales (en Bolivie), sociales (en Equateur) ou encore sociétales (au Chili). Mais elles traduisent un ras-le-bol assez généralisé en Amérique latine. "C’est une région du monde où les inégalités sont très fortes", explique Gaspard Estrada, directeur exécutif de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes, à Sciences Po (Paris). Alors, il suffit parfois d’une étincelle pour embraser tout un pays. Ce fut le cas en 2013 déjà, au Brésil, après l’augmentation du prix du billet de bus à Sao Paulo. Des manifestations avaient alors éclaté pour dénoncer le gouvernement, la corruption et les inégalités.

C’est aussi ce qui s’est passé au Chili ce week-end. Dans ce pays, qui dispose de l’un des PIB par habitant les plus élevés du sous-continent, un tiers de la richesse du pays est aux mains d’un pour-cent de la population et les services publics sont quasiment inexistants. "Les états ont assez peu d’argent pour investir dans les services publics. Dans un pays comme le Chili, le ratio de prélèvement obligatoire par rapport au PIB tourne autour de 20-25%, c’est très peu par rapport aux pays européens. En France, on frôle les 50%", explique Gaspard Estrada.

Résultat : ces états, dont le Chili, ne peuvent pas mener à bien certaines politiques redistributives par le biais de l’investissement dans les services publics, ou assurer une protection sociale performante aux citoyens. "En Amérique latine, le marché du travail est très précaire et l’augmentation de quelques centimes du prix du métro ou du bus a des conséquences importantes pour l’économie de ces sociétés très précarisées."

Autre problème : la dépendance très forte des pays d’Amérique du Sud aux matières premières. Le cuivre, au Pérou. Le gaz, en Bolivie. Le soja, en Argentine et au Brésil. Sans parler du pétrole au Venezuela. Dans les années 2000, l’Amérique latine a connu une décennie positive grâce aux cours élevés de ces matières premières. Elle en paie désormais le prix alors que ces marchés sont devenus plus volatils.

Racisme et nationalisme

La frustration populaire s’exprime parfois aussi dans les urnes, ce qui fait émerger de nouveaux profils de dirigeants. C’est le cas au Brésil, avec Jair Bolsonaro, qui revendique une filiation et une nostalgie des dictatures militaires. On constate par ailleurs une montée du nationalisme suite aux importantes vagues migratoires (vénézuélienne, haïtienne, centraméricaine) qui secouent le continent américain. "Ces migrations provoquent des réactions de racisme, de début de xénophobie dans certains pays. C’est quelque chose qu’on n’avait pas constaté dans la région auparavant et c’est assez inquiétant", souligne l’expert de Sciences Po.

A qui le tour ?

D’autres pays vont-ils suivre cette tendance et connaître à leur tour des manifestations violentes, dans cette région en proie à l’instabilité ? C’est difficile à dire, puisqu’elles sont souvent imprévisibles, comme ce fut le cas au Chili. Il y a quelques jours encore, le président chilien comparait son pays à une "véritable oasis" dans une Amérique latine affaiblie. Il aura suffi d’une loi pour faire descendre les Chiliens dans la rue.

"Cette région joue avec le feu. Il y a de vraies insatisfactions. On voit bien que rien n’est acquis en Amérique latine", conclut Gaspard Estrada.

Des élections sont prévues dans deux autres pays latino-américains ce dimanche 27 octobre. En Uruguay tout d’abord, un pays stable de la sous-région. Mais aussi en Argentine, où les récoltes records de 2019 ont conforté la folle prospérité de l’agrobusiness argentin, mais qui pourrait voir le retour au pouvoir du péronisme, à travers le candidat Alberto Fernandez. Sa vice-présidente ne serait autre que l’ex-présidente Cristina Kirchner, elle-même issue du péronisme et qui avait imposé des taxes sur les exportations agricoles, en particulier le soja. Cette taxe avait déclenché une forte mobilisation des organisations patronales agricoles contre le gouvernement et les manifestations des agriculteurs avaient pratiquement paralysé le pays. En cas d’élection d’Alberto Fernandez, grand favori, qui sait comment ce secteur pourrait réagir ?

 

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