Check Point: le Brexit, la faute à la crise migratoire?

Deux jours avant le discours historique de la Première ministre britannique Theresa May, Donald Trump a qualifié le Brexit de futur "succès" dans une interview donnée au Times anglais.

Mais si le président américain, fraîchement investi, a épilogué positivement sur la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne, il n'en est pas moins convaincu que la victoire du "Leave" ("sortir") n'aurait pas été possible sans la crise des migrants.

"Les gens, les pays, ils veulent leur identité propre et le Royaume-Uni voulait son identité propre, a commenté Donald Trump. Mais, je crois sincèrement en ceci : s'ils n'avaient pas été obligés d'accueillir tous ces réfugiés, tant d'entre eux, avec tous les problèmes que cela… entraîne, je pense que vous n'auriez pas eu de Brexit. C'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase."

Même si l'on ne peut refaire l'histoire, voyons à quel point le facteur "crise migratoire" a pu peser en faveur du Brexit dans le référendum du 23 juin 2016.

Une augmentation de l'accueil ?

Tout d'abord, le Royaume-Uni a-t-il accueilli "tant de réfugiés" ?

Compilant les chiffres officiels du Bureau de l'Intérieur et du Bureau de la Statistique Nationale, l'observatoire de la migration de l'Université d'Oxford résume à travers le graphique ci-dessous l'évolution du nombre de demandes d'asile entre 1984 et 2015.

Le pic se situe en 2002 avec 84 132 candidats à l'asile vers le Royaume-Uni, ce qui correspond à 103 081 personnes si l'on prend en compte les membres de la famille qui accompagnent le demandeur principal.

Ce nombre n'a ensuite fait que décroître pour atteindre, en 2010, 17 916 demandes d'asile (22 644 avec les personnes à charge), soit environ cinq fois moins que huit ans plus tôt.

Depuis lors, la crise des migrants semblerait bien avoir entraîné une nouvelle hausse : en 2015, ils étaient 32 414 à avoir sollicité une protection internationale au Royaume-Uni (38 878, membres des familles compris). En cinq ans, l'augmentation se situe donc entre 71% et 81% selon le chiffre de référence.

S'il on se base sur les chiffres d'Eurostat, le constat est similaire : la hausse des demandes d'asile fut de 75% entre 2010 et 2015.

Mais, à l'échelle de l'Union européenne, sur la même période, la hausse des demandes d'asiles enregistrées dans les États membres a explosé, prenant 507% entre 2010 et 2015, tous pays confondus.

Ramenée à l'Allemagne, l'Italie ou la Suède, cette augmentation est respectivement de 971%, 732% et 391%, soit bien au-delà de la hausse de 75% enregistrée par le Royaume-Uni.

La Belgique approche des résultats britanniques, avec une hausse de 81%. Quant à la France, si les demandes d'asiles ont progressé de 47%, elle en enregistrait déjà bien davantage que le Royaume-Uni aujourd'hui : 48 030 en 2010, contre 70 570 en 2015.

66% de refus entre 2010 et 2015

Il convient toutefois de préciser que ces chiffres compilent le nombre de demandes d'asile, non pas acceptées, mais introduites dans chaque pays. Ainsi, comme l'écrit Eurostat dans son communiqué du 4 mars 2016 : "À la fin de l'année 2015, 922 800 personnes avaient introduit dans les États membres de l'UE une demande de protection internationale qui était encore en cours d'examen par l'autorité nationale compétente".

"Il s'agit donc du 'stock' de demandes pour lesquelles une décision est encore attendue", poursuit l'organe statistique de la Commission européenne.

Après examen, le Royaume-Uni a, en moyenne, refusé 66% des demandes d'asile entre 2010 et 2015. Concrètement, de 4456 demandes d'asile acceptées en 2010, on est passé à 12 137, soit une hausse de 172%.

C'est donc un fait : il y a eu une augmentation de l'accueil de réfugiés au Royaume-Uni ces dernières années, principalement depuis le début de la crise migratoire.

Mise en perspective, elle est cependant moins importante que dans d'autres États membres de l'Union européenne davantage concernés par la crise migratoire due notamment aux conflits au Moyen-Orient (on notera d'ailleurs qu'en 2015 les candidats les plus nombreux à l'asile en Europe ont été, dans l'ordre, les Syriens, les Irakiens et les Afghans ; au Royaume-Uni, ces nationalités ne représentent que les 5ème, 6ème et 7ème groupes, avec moins de 3000 demandes).

La hausse plutôt que le nombre

Cette augmentation, quelle qu'elle soit, est indiscutable. Mais aurait-elle dès lors pu peser dans la balance du référendum ?

Comme l'a démontré The Economist, surtitrant "The immigration paradox" ("Le paradoxe de l'immigration"), plus que la part de personnes nées à l'étranger au sein de la population, c'est davantage la hausse qui a influencé la prise de position.

Autrement dit, les régions où les étrangers sont le plus nombreux dans l'absolu – à Londres par exemple – ont été plus enclines à voter pour un maintien du Royaume-Uni au sein de l'Union.

À l'inverse, "là où la population de personnes nées à l'étranger a augmenté de plus de 200% entre 2001 et 2014, un vote en faveur du Brexit a suivi dans 94% des cas".

Concrètement, s'il l'on prend le cas de Boston, ville de la côte est de l'Angleterre, sa population a voté à plus de 75% pour la sortie de l'UE. Et, bien que les étrangers ne représentaient environ que 15% de ses habitants en 2014, Boston a connu une augmentation de cette population de plus de 450% entre 2001 et 2014.

"La proportion de migrants peut apparaître relativement basse dans des bastions du 'Leave' comme Boston (…), mais elle est montée en flèche en un court laps de temps, conclut The Economist, ajoutant : "Un nombre élevé de migrants ne dérange pas les Britanniques, mais bien les hausses importantes".

L'immigration intra-européenne également dans la balance

Mais, nuance qu'il convient d'apporter, si l'hebdomadaire britannique parle ici de "migrants", il fait simplement référence aux personnes nées en dehors du Royaume-Uni. Autrement dit, ce terme englobe également les migrants issus d'autres États membres de l'Union européenne.

L'immigration intra-européenne a également son importance. Elle a significativement augmenté au Royaume-Uni en 2004, au moment du cinquième élargissement de l'Union européenne et l'adhésion notamment de la Pologne, dont les citoyens étaient en 2013 le groupe le plus important (15,1%) de la population étrangère outre-Manche.

Cette proportion ramenée au lieu de naissance plutôt qu'à la nationalité, les Polonais représentaient tout de même 9,1 % du total de la population étrangère du Royaume-Uni, talonnant les Indiens (9,2%), premier groupe. Les Pakistanais, les Irlandais et les Allemands complètent le top 5. Les Roumains sont le neuvième groupe le plus important.

Si la hausse récente de l'immigration a eu une influence sur le vote au référendum, cela n'est pas spécifiquement lié à la question des "réfugiés" dont parle Trump, mais bien à celle des immigrés dans leur ensemble, Européens compris.

La poussée de crimes de haine post-référendum (+41% en juillet 2016) et les nombreux actes à caractère raciste à l'égard de la population polonaise semblent bien confirmer la thèse d'un éventuel rejet du simplement "non-britannique".

Un rejet notamment alimenté par la campagne menée par le Ukip de Nigel Farage qui "a fait de l'immigration la question déterminante", pointe la BBC comme l'une des principales raisons du vote en faveur du Brexit au lendemain du référendum.

"S'il n'a pas tout misé sur la question de l'immigration, le camp du 'Leave' a souvent joué son atout clef ("their trump card", sans jeu de mot, ndlr) et l'a joué efficacement. La problématique a nourri des questions plus larges d'identités nationale et culturelle, ce qui convenait au message du 'Leave' – particulièrement auprès des votants à plus faible revenu."

L'importance grandissante de la question migratoire

Et les sondages semblent effectivement avoir confirmé que les Britanniques ont attaché une importance grandissante à la problématique lors de la campagne.

Le jour du scrutin, un sondage Ipsos MORI révélait que l'immigration – là encore, dans son ensemble – était vue comme le principal sujet de préoccupation par la population, quelle qu'en soit la couleur politique.

Avec 48%, cette problématique est considérée comme la plus importante – et même de plus en plus importante (c'est 10% de plus qu'en mai) –, juste devant le système de santé publique et l'Union européenne.

Au lendemain du référendum, une autre enquête tente d'expliquer la victoire du "Yes". Menée par Lord Ashcroft Polls – plus grande entreprise de sondages privée du pays, gérée par Michael Aschcroft, ancien trésorier et ex-vice-président du parti conservateur –, elle révèle que ceux qui ont voté en faveur du Brexit l'ont majoritairement fait pour les mêmes raisons.

La première (49%) est la question de la souveraineté des décisions : "Les décisions qui concernent le Royaume-Uni doivent être prises au Royaume-Uni". Mais, juste derrière, c'est l'immigration qui apparaît comme le second moteur le plus important pour un Brexit, car, disent les partisans du "Leave", sortir de l'Union européenne "offrait la meilleure chance de reprendre le contrôle sur l'immigration et sur ses frontières".

Facteur déterminant ?

Si Donald Trump aurait donc dû évoquer l'immigration en général plutôt que les "réfugiés", il est clair que la hausse du nombre d'étrangers dans certaines régions du pays a été un argument des pro-Brexit, appuyée, probablement à tort, par la crise migratoire due aux conflits au Moyen-Orient.

L'immigration, et les questions d'identité qui peuvent en avoir découlé, ont été un facteur déterminant dans l'isoloir, faisant davantage glisser le bulletin vers une sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne que vers un maintien.

Même si les sondages n'ont pas valeur scientifique, et bien que le constat chiffré et comparatif de l'accueil au Royaume-Uni et au sein de l'UE ne permettent pas d'en déduire un comportement en résultant dans l'isoloir, il apparaît dès lors que ce que le président des États-Unis affirme est tout à fait plausible.

Dans le cadre de l'émission Europe Hebdo diffusée chaque dimanche à 23h25 sur La Trois, la RTBF vous propose une séquence de "fact checking" – autrement dit, de vérification par les faits – en partenariat avec les chaînes françaises LCP et Public Sénat, et avec le soutien du Parlement européen. Chaque semaine, une déclaration ou une idée reçue passera l'épreuve du "Check Point".

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