Check Point: l'Union européenne s'organise-t-elle en vue d'une sortie de l'huile de palme?

Nicolas Hulot, le ministre français de la Transition écologique et solidaire, a décidé de relancer l’activité de la raffinerie Total de La Mède, dans le sud-est de la France. Cette raffinerie utilisant en grande partie de l’huile de palme importée pour produire du carburant, la décision a provoqué une levée de boucliers de la part d’associations de défense de l’environnement comme Greenpeace. En effet, l’impact négatif sur l’environnement de la culture de l’huile de palme est désormais bien connu : émission de gaz à effets de serre, déforestation et espèces rares menacées.

Invité sur Europe 1, le ministre français a tenu à rassurer : Total s’est engagé à se limiter à moins de 50% d’huile de palme sur toutes les matières premières. Ce qui représente tout de même 300.000 tonnes importées par an. De plus, Nicolas Hulot assure qu’il tiendra "une position forte" de la France au niveau européen contre l’usage de l’huile de palme dans les biocarburants. "On est en train de s’organiser au niveau européen pour sortir de l’huile de palme et de la déforestation importée", a déclaré le ministre. Nicolas Hulot dit-il vrai ? L’Union Européenne est-elle réellement en train de tourner le dos à l’huile de palme ? C’est la question à laquelle le Check Point répond cette semaine.

L'intervention de Nicolas Hulot sur Europe 1

Petite précision avant d’entrer dans le vif du sujet : nous parlons bien ici de l’huile de palme destinée aux biocarburants, et non d’huile de palme qui se retrouve dans de nombreux produits alimentaires. D’après l’organisation de protection de l’environnement Transports & Environment, plus de la moitié de l’huile de palme importée en Europe en 2017 (51%) a servi à produire du biodiesel (qui n’a de bio que le nom, une étude de la Commission européenne parle d’émissions de gaz à effets de serre trois fois pires que celles des carburants fossiles). La tendance est d’ailleurs à la hausse : la proportion était de 46% en 2015. Selon l'étude de la Commission européenne, le biodiesel de l'huile de palme est trois fois plus mauvais que le diesel ordinaire.

D'après Transports & Environment, la quantité d'huile de palme utilisée en Europe pour faire du biodiesel, c'est 53 fois plus que la quantité d'huile de palme utilisée par Colgate-Palmolive dans le monde entier, 38 fois plus que la quantité d'huile de palme utilisée par Nutella dans le monde entier et seize fois plus que la quantité d'huile de palme utilisée par Unilever (plus gros utilisateur mondial d'huile de palme pour l'alimentation) dans le monde entier.

C’est désormais bien connu, les effets de la culture de l’huile de palme sont catastrophiques pour l’environnement. Qui dit huile de palme dit déforestation et émissions de CO2, sans parler des conflits sociaux avec les communautés locales qui en découlent dans les zones de récolte comme l’Indonésie ou la Malaisie (l'Indonésie et la Malaisie sont les deux premiers producteurs mondiaux d'huile de palme, représentant 85% de l'offre mondiale).

La déforestation menace certaines espèces menacées comme les ourang-outans ou les éléphants pygméesDes images choc d'Indonésie diffusées par l'association Animal Rescue ont récemment provoqué un vaste courant d'indignation à travers le monde. Elles montrent un orang-outan qui lutte contre un bulldozer qui veut abattre son habitat, la forêt, sur l'île de Bornéo. 

Brut : l’huile de palme, une industrie très controversée

Révision de la directive sur les énergies renouvelables 

Quelle est la position de l’Union européenne par rapport aux carburants produits à base d’huile de palme ? Est-ce que les discussions s’orientent vers une une sortie de l'huile de palme comme le prétend Nicolas Hulot ?

Ce qui est vrai, c’est que dans le cadre de la révision de la directive européenne sur les énergies renouvelables, le parlement européen s’est prononcé en janvier dernier en faveur d’une "élimination progressive" de l’huile de palme sous la forme de carburant d’ici 2021. En avril 2017, les eurodéputés avaient déjà invité la Commission européenne à "prendre des mesures pour faire progressivement cesser l’utilisation dans les biocarburants d’huiles végétales qui entraînent la déforestation, y compris l’huile de palme, de préférence d’ici à 2020".  

Mais cette proposition du parlement fait encore l’objet de discussions et de réticences. La Commission ne s’est pas prononcée en faveur d’un bannissement total de l’huile de palme sous forme de carburant. "La Commission a proposé une réduction progressive de tous les biocarburants conventionnels et la possibilité pour les États membres de l'UE de baisser leurs prix sur les cultures oléagineuses", explique une porte-parole de la Commission européenne.

Le Conseil européen doit encore statuer sur la question. Les négociations finales sur cette directive auront lieu lors de la réunion du Conseil des ministres de l'énergie du 11 juin prochain et du trilogue final entre le Conseil, le Parlement et la Commission le 13 juin. Mais la culture de l'huile de palme étant peu coûteuse et facile à travailler pour l'industrie, certains Etats-membres sont frileux à l'idée de s'en passer. Jusqu'à présent, l'Espagne et l'Italie, les deux plus gros producteurs européens de biodiesel de palme (suivis par les Pays-Bas), étaient contre une sortie de l'huile de palme. Mais de nouveaux gouvernements viennent d'arriver au pouvoir dans ces deux pays, ce qui pourrait éventuellement changer la donne. Leur position sur le biodiesel à l'huile de palme n'est pas encore connue.

Quant à la France, Nicolas Hulot assure qu'elle tiendra une position forte à Bruxelles contre l'usage de l'huile de palme dans les biocarburants. Mais même s'il prétend l'avoir autorisée "à contre-cœur", l'ouverture de la raffinerie de La Mède envoie tout de même un signal plutôt contraire. L'ONG Greenpeace pointe l'incohérence du gouvernement français sur le sujet. Les agriculteurs français qui produisent du colza ont également exprimé leur colère, le biodiesel étant le premier débouché pour l'huile de colza. Tout le biodiesel produit à partir d'huile de palme ne le sera pas à partir d'huile de colza, cela représente donc une perte de marché pour ces agriculteurs.

Production en augmentation

Quand on regarde les chiffres de Oil World, on voit que l'Union Européenne ne semble pas aller vers une sortie de l'huile de palme. La consommation totale d'huile de palme de l'UE a augmenté de 7% entre 2016 et 2017, une croissance qui proviendrait principalement du biodiesel. En effet, alors que l'utilisation de l'huile de palme dans les produits alimentaires est en baisse, l'utilisation de l'huile de palme pour la production de carburant continue de grimper.

Selon les données d'Oil World, la production de biodiesel de palme dans l'Union européenne a augmenté de 13,5% de 2016 à 2017. En 2017, l'UE a utilisé 3,9 millions de tonnes d'huile de palme brute pour fabriquer du biodiesel, soit près d'un demi-million de tonnes plus que l'année précédente. 

Si le débat est ouvert au niveau européen, on voit donc qu'on est encore bien loin d'un accord sur une sortie de l'huile de palme. Ce que dit Nicolas Hulot est donc contestable.

Dans le cadre de l'émission Europe Hebdo diffusée chaque dimanche à 23h25 sur La Trois, la RTBF vous propose une séquence de "fact checking" – autrement dit, de vérification par les faits – en partenariat avec les chaînes françaises LCP et Public Sénat, et avec le soutien du Parlement européen. Chaque semaine, une déclaration ou une idée reçue passera l'épreuve du "Check Point".

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