Chaque 1er juillet, des milliers de Québécois déménagent en même temps

C’est une tradition tenace. Chaque premier juillet, en une seule journée, 200.000 ménages québécois changent de domicile. Les rues de Montréal prennent alors des allures de vide-grenier, les camions s’alignent le long des trottoirs et les déménageurs doublent leurs prix et croulent sous les demandes. Immersion au cœur de cette grande transhumance.

Une histoire de bail… qui remonte au dix-huitième siècle

Pierre-Olivier Cyr est le propriétaire de la principale entreprise de déménagement au Québec. A 6h30 du matin, ce premier juillet 2019, il est sur le pont et accueille tous les déménageurs. "Allez les gars, ça va être une grosse journée, n’oubliez pas de prendre de l’eau avec vous."

Il nous explique que si les Québécois déménagent massivement le 1er juillet c’est par tradition. "Beaucoup de baux locatifs au Québec se terminent le 30 juin", indique-t-il. "C’est une vieille coutume et on dirait que les Québécois y sont attachés."

Il faut effectivement remonter le temps pour comprendre cette tradition de déménager à une date fixe. Au dix-huitième siècle, au Québec, les baux se terminaient obligatoirement à la fin du mois d’avril et les locataires déménageaient le 1er mai. En 1975, la date a été décalée au 1er juillet pour éviter le transfert des enfants d’une école à l’autre avant la fin de l’année scolaire. Depuis, il n’y a aucune loi qui oblige les propriétaires et locataires à signer le bail à des dates précises. Mais la tradition est restée.

"Je vous avoue qu’on préférerait que les déménagements soient plus étalés sur l’année", explique Pierre-Olivier Cyr. "Ce jour-là, c’est un gros challenge pour nous. On passe de soixante déménageurs en période plus creuse à trois cents déménageurs requis rien que pour la journée du premier juillet, on a donc besoin de main d’œuvre temporaire, des hommes qu’il faut former pour s’assurer de conserver notre excellence et notre réputation."

Les avantages de la formule

Dans les rues de Montréal, nous avons croisé quelques adeptes du déménagement du 1er juillet. "C’est pratique car on sait qu’à ce moment-là, il y a énormément de biens qui se retrouvent sur le marché locatif. Et puis c’est un jour férié, c’est la fête nationale du Canada, donc c’est facile, on ne doit pas prendre congé et les amis peuvent venir aider", nous raconte cette dame qui aide son fils à déménager d’un bout à l’autre de Montréal.

Pierre-Olivier Cyr trouve lui aussi certains avantages. "Comme c’est un jour férié, il y a peu de trafic sur la route. C’est plus avantageux pour les clients car ils paient à l’heure donc les embouteillages leur coûtent cher."

Les inconvénients

Le déménagement des Québécois à date fixe présente aussi certaines contraintes. La première est clairement financière. "En période creuse, nous facturons 130 dollars (90 euros) de l’heure", indique le propriétaire de l’entreprise de déménagement. "Mais le 1er juillet, c’est 280 dollars (190 euros) de l’heure. Cela s’explique par la forte demande mais aussi par le fait que nous devons louer beaucoup de camions, recruter beaucoup de monde et on a plus de risque de sinistres donc les prix explosent", ajoute-t-il.

Robin et Guillaume, eux, ont décidé de déménager seuls, avec un petit camion qu’ils ont emprunté. Les deux colocataires nous expliquent que ce déménagement groupé est un véritable casse-tête logistique. "On a décidé de commencer très tôt ce matin parce que cinq autres personnes déménagent dans notre immeuble et la cage d’escalier est étroite", relate Robin. "L’autre souci", ajoute-t-il, "c’est qu’il faut se coordonner avec les anciens locataires de notre nouvel appartement et les nouveaux locataires de notre ancien appartement. Il arrive souvent que tu arrives dans ton nouveau logement le premier juillet et qu’il ne soit pas encore vidé, donc tu dois attendre des heures pour rien."

Une aubaine pour certains

Il y a quand même quelques profils et métiers qui profitent du déménagement du 1er juillet. D’abord, les adeptes de la récupération se servent allègrement sur les trottoirs. Chaque année, environ 50.000 tonnes d’objets sont déposées en déchetterie ou abandonnées sur les trottoirs, donnant à Montréal des allures de vide-grenier géant. Ou de dépotoir.

Ce jour-là, on estime que les ventes de bière bondissent de 24%. Les pizzerias et rôtisseries se frottent également les mains, proposant une nourriture facile à avaler sans avoir à ouvrir les cartons à la recherche d’assiettes et de couverts.

Déménager le jour de la fête nationale

Enfin, plusieurs Québécois nous ont glissé la même anecdote. Il se pourrait que le déménagement du premier juillet soit une sorte de pied-de-nez du Québec au reste du Canada, tout occupé à célébrer la fête nationale. "Nous, au Québec, on s’en calisse de la fête nationale du Canada", rigole Robin. "Non, franchement, ce n’est pas qu’on la boycotte, ce n’est pas complètement intentionnel mais dans les faits, on ne la fête pas parce qu’on déménage", ajoute-t-il en riant. Avant d’aller chercher le gros canapé du salon, direction le camion. Et là tout de suite, il rigolait moins.

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