Ceuta et Melilla, uniques frontières terrestres entre l'Afrique et l'Europe, vestiges de l'époque coloniale

Uniques frontières terrestres entre l’Afrique et l’Europe, les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, dans le nord du Maroc, sont des portes d’entrées de l’immigration illégale en Espagne. 400 km les séparent. Les migrants s’y faufilent parfois au risque de leur vie depuis de longues années. Trois cents migrants originaires d’Afrique subsaharienne ont tenté de franchir mardi la haute barrière grillagée à Melilla et 86 sont passés. Les migrants qui ont réussi à entrer ont été conduits au Centre de séjour temporaire (CETI) de l’enclave.
 

Lundi, six milliers ont pénétré à Ceuta, contournant la double clôture de huit kilomètres de long, construite en 1999, rehaussée par la suite de trois à six, voire dix mètres de haut. Des ressortissants marocains surtout, des jeunes hommes, mais aussi des enfants (un millier, selon la préfecture) et des femmes, venus par la plage à marée basse ou par la mer à la nage, avec des bouées ou des canots pneumatiques. Un homme s’est noyé. Ils devaient être accueillis dans des hangars sur la plage d’El Tarajal. Ce mardi, les autorités espagnoles en ont expulsé 2700.

Tensions autour du Sahara occidental

Cet afflux s’explique par la tension actuelle entre Rabat et Madrid. Fin avril, l’Espagne a accueilli le chef des indépendantistes sahraouis du Front Polisario, Brahim Ghali pour y être soigné. Il est arrivé sous une fausse identité alors qu’il est poursuivi par la justice espagnole violations des droits de l’homme.

Le Sahara occidental est une ancienne colonie espagnole classée "territoire non autonome" par les Nations unies en l’absence d’un règlement définitif. Le Polisario réclame un référendum d’autodétermination alors que Rabat, qui considère le Sahara comme une "cause nationale", propose une autonomie sous sa souveraineté.

Le Maroc qui lutte depuis 45 ans contre cette organisation est furieux. Pour les observateurs, cette hausse des arrivées de migrants est la conséquence des tensions. En représailles, le Maroc aurait relâché sa surveillance policière le long de la frontière. Un avertissement lancé à l’Espagne.

Des enclaves vestiges du passé colonial

Les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla sont revendiquées depuis 1956 par le Maroc qui y voit une survivance anachronique du colonialisme en Afrique. Leurs populations, environ 85.000 habitants chacune, sont d’origine espagnole et marocaine. Leurs économies se basent sur le secteur des services, les échanges et le commerce transfrontalier, légal ou de contrebande, y compris de cannabis et de cocaïne.

Deux cités avec une longue histoire qui remonte à l’antiquité, phénicienne, carthaginoise, romaine, avant de passer sous domination musulmane puis à la fin du Moyen Âge, portugaise et espagnole : Ceuta et Melilla ont un destin de villes frontières, de ports francs, de possessions qui changent de mains. L’Espagne exerce sa souveraineté sur Ceuta depuis 1580 et sur Melilla depuis 1496, pour disposer de postes avancés face aux Maures. Ports francs vivant d’un commerce prospère avec l’Afrique, ces deux enclaves sont appelées "présides" (ce qui signifie place forte) par le Maroc, qui les considère comme parties intégrantes de son territoire national.

A la fin du 18ème siècle, elles héritent de bagnes. Elles passent au travers des décolonisations et en 1906 servent même de tête de pont à l’Espagne pour mettre le Maroc sous tutelle avec le protectorat franco-espagnol instauré en 1912.

Villes militaires, Ceuta et Melilla accueillent aussi des ouvriers et agriculteurs, surtout andalous, attirés par le développement des deux ports. Des juifs séfarades y sont aussi installés depuis le milieu du 19ème, venus eux du Maroc voisin, de Tétouan et de Tanger, portant avec eux leurs langues, le ladino. Le commerce attire aussi une communauté hindoue. Le protectorat sur le Maroc ouvre enfin la porte aux Marocains du nord, qui s’enrôleront même dans l’armée espagnole, des troupes coloniales, et la Légion étrangère.

Aujourd’hui, les musulmans comptent pour la moitié des populations vivant dans les deux enclaves, participant à la vie politique locale mais non sans problème d’inégalités sociales notamment.

Les revendications marocaines sur ces deux enclaves n’ont jamais été entendues et ont frôlé la crise ouverte en 2002, avec l’occupation par le Maroc d’un îlot espagnol. La population locale est attachée à sa nationalité espagnole.

L’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne en 1986 en a fait des frontières extérieures de l’Europe, mais a préservé certains de leurs avantages de ports francs, comme l’exemption de la TVA. Par contre, cela leur a ouvert l’accès aux fonds européens.

Une dérogation spéciale est accordée aux Marocains résidant dans les régions voisines (Tétouan, à une quarantaine de kilomètres de Ceuta, Nador, proche de Melilla) qui peuvent se rendre sans visa dans les deux villes espagnoles. Le commerce de proximité en profite, mais la contrebande et le travail clandestin également. Avant la pandémie de Covid-19, plusieurs milliers de Marocains venaient chaque jour y travailler ou faire leurs achats.

Porte d'entrée très surveillée de l'Union européenne

D’autres migrants venus de plus loin, d’Afrique subsaharienne en particulier, font leur arrivée depuis la fin des années 1990. On estime à environ 50.000 le nombre de ces migrants qui, chaque année, tentent de pénétrer dans l’une des deux enclaves. La plupart de ceux qui réussissent resteront en Europe.

La frontière terrestre a été renforcée avec une double enceinte grillagée à 6 mètres et un système de surveillance par radar et caméras à infrarouge : à Ceuta, elle s’étend sur 8 km, à Melilla, sur 12 km.

Les barbelés qui surmontaient la clôture ont été retirés et remplacés par un cylindre métallique afin de limiter les blessures infligées aux migrants qui tentent de la franchir, une promesse de campagne du gouvernement de gauche de Pedro Sanchez.

Des tentatives massives de franchissement de la clôture de Ceuta ont régulièrement lieu, par exemple fin août 2019, lorsque 155 migrants -en majorité originaires de Guinée Conakry – avaient réussi cette entreprise périlleuse qui entraîne parfois des morts.

A Melilla, la frontière est matérialisée par une triple clôture d’une longueur d’environ 12 km. Comme celle de Ceuta, elle dispose de caméras vidéo et de miradors.

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