Ces pays d'Afrique de l'Ouest gangrenés par le djihadisme

Un soldat nigérien dans les ruines d'une maison après l'attaque de Boko Haram à Bosso
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Un soldat nigérien dans les ruines d'une maison après l'attaque de Boko Haram à Bosso - © ISSOUF SANOGO - AFP

Depuis cinq ans, le nombre de victimes d’attaques terroristes en Afrique de l’Ouest, dans la région du Sahel, s’est multiplié par cinq. L’ONU estime que plus de 4000 décès ont été enregistrés rien que pour l’année 2019. Ces derniers mois, les violences se sont intensifiées et le nombre de victimes est en constante augmentation.

Aux origines de la menace

L’insurrection djihadiste est née dans le nord du Mali, dans la région du Sahel. Le territoire malien est traversé par deux déserts : le Sahel et le Sahara. C’est dans cette vaste étendue que se situe la zone de peuplement des populations arabes et touaregs, au mode de vie encore largement nomade. Cet espace dépasse les frontières du pays, débordant sur l’Algérie et le Niger. Aride et grande comme l’Europe, la région est difficilement contrôlable par l’Etat. C’est ici que les groupes djihadistes ont trouvé refuge, comme Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

D’autres organisations sont également présentes, comme l’Etat Islamique au Grand Sahara (EIGS), le Mouvement pour l’Unicité du Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), Boko Haram ou encore Ansar Dine.

Les liens entre les mouvements se structurent selon des logiques d’allégeance et de soutien. Les anciennes pistes caravanières ont été recyclées en routes de trafic, où circulent armes, drogues ou encore êtres humains. Ce trafic enrichit et renforce la puissance des milices dans la région.

En 2011, la chute du régime de Mouammar Kadhafi en Libye entraîne une véritable dispersion d’armes dans la zone : les combattants touareg engagés par l’ancien chef d’Etat libyen rentrent chez eux, emportant munitions et armements. Les populations touaregs, revendiquant plus d’autonomie, attaquent l’armée malienne. Celle-ci, jugeant le pouvoir de Bamako inefficace, renverse le gouvernement d’Amadou Toumani Touré.

Aux combattants touareg s’ajoutent alors Ansar Dine, un groupe islamiste radical. Ceux-ci imposent la Sharia aux populations occupées et, fin juin 2012, détruisent les mausolées soufis de Tombouctou, classés au Patrimoine mondial de l'Unesco. Quelques semaines plus tard, la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) lance un processus de dialogue avec les groupes rebelles mais décide également d’intervenir militairement pour aider le Mali à reconquérir son territoire.

Le 10 janvier 2012, les rebelles accèdent à la ville de Konna, un verrou stratégique sur la route vers la capitale. La situation se précipite alors et, à la demande du gouvernement malien, la France intervient militairement dans la région du Liptako-Gourma. C’est le début de l’opération Serval, qui sera ensuite suivie par l’opération Barkhane.

La France intervient en partenariat avec le G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad), dont l’objectif est la coordination des politiques de développement et de sécurité pour ses membres. Pratiquement, la force est composée de 5000 hommes et coordonne, autour des frontières des pays membres, la lutte contre les groupes islamistes.

Le Burkina Faso, pouvoir faible mais Etat stratégique

En 2014, une insurrection populaire chasse du pouvoir le président burkinabé Blaise Compaoré, qui s’exile en Côte d’Ivoire. Ce dernier n’a jamais caché ses liens avec les groupes djihadistes, les laissant par exemple circuler dans Ouagadougou librement ou négociant avec AQMI la libération d’otages français en 2012.

Après la chute de Compaoré, son successeur durant la période de transition, Isaac Zida, rompt les liens avec les groupes djihadistes. Mais selon Marie-Soleil Frère, chercheuse à l’ULB, "le renversement de Compaoré a pour conséquence une déstabilisation de la situation politique au Burkina Faso, qui provoque l’affaiblissement de l’armée et de l’appareil sécuritaire".

En effet, dès 2015, les premières attaques djihadistes commencent au Burkina Faso. Les cibles passent progressivement des institutions symboliques – écoles, ambassades, bases militaires – aux attaques de civils, dans les marchés ou dans les villages.

En exil, l’ancien président Blaise Compaoré est accusé de connivence avec les milices djihadistes, afin de déstabiliser le gouvernement actuel. Depuis novembre 2020, la situation au Burkina Faso s’est gravement détériorée et les attaques sont presque quotidiennes. Il y a moins d’une semaine, près de trente personnes ont été tuées dans l’attaque d’une église. Un rapport de l’ONU affirme que, en un an, la violence au Sahel a déplacé plus de 700.000 Burkinabés.

Situation au Niger

La frontière que partage le Niger avec le Mali est une zone particulièrement concernée par les attaques djihadistes : le 14 janvier dernier, l’Etat islamique revendiquait l’attaque du camp militaire de Chinégodrar, tuant 89 soldats nigériens. Un mois plus tôt, c’est 70 hommes qui étaient tués à Inates, en représailles contre les forces nigérianes, engagées dans l’organisation du G5 Sahel. L’Etat d’urgence est déclaré depuis deux ans par le gouvernement.

Depuis début janvier, de nouvelles mesures sécuritaires ont été prises pour éviter les attaques dans cette région de Tillabéri, comme la fermeture des marchés ou encore l’interdiction pour les motos de circuler.

Ce samedi, le ministère nigérien de la Défense annonçait que 120 combattants avaient été neutralisés par les forces de Barkhane dans la zone frontalière avec le Mali.

Depuis la fin du mois de février 2020, le ministre de l’éducation, Daouda Mamadou Marthé aurait décidé de fermer 350 écoles face à l’insécurité et au nombre d’attaque grandissant.

Abus des forces de sécurité nigérianes

La situation au Nigéria se détériore depuis janvier 2020, notamment dans l’Etat de Borno, dans le nord-est du pays. C’est là, et plus précisément dans la ville de Maiduguri qu’a été fondé le groupe terroriste Boko Haram, par Mohamed Yusuf en 2002. En janvier 2015, alors que le monde a les yeux rivés sur Paris, les combattants rasent en quelques jours plusieurs villages à Baga et tuent 2000 personnes, selon Amnesty International.

L’organisation des forces armées contre le djihadisme est souvent violente au Nigéria. Elle est très souvent critiquée par les associations de défense des droits de l’Homme ainsi que la diplomatie étrangère pour sa lutte peu efficace contre l’insurrection djihadiste ainsi que pour les nombreuses exactions commises en son nom : détention arbitraire, tortures, massacres ou attaque de civils…

Le contre-terrorisme a joué un jeu dangereux ces derniers mois, comme le 14 février dernier où Amnesty International appelait à l’ouverture d’une enquête, accusant l’armée d’avoir rasé trois villages et poussé ses habitants à la fuite.

Ces actes, non justifiés par des impératifs militaires, constituent des crimes de guerre pour la communauté internationale. Les chefs d’Etat étrangers reprochent également à l’armée son inefficacité militaire. Les Nations Unies critiquent par exemple la stratégie nigériane des "super camps militaires", regroupant ses troupes dans un point précis et délaissant une énorme partie du territoire, alors en proie aux attaques.

Des millions de personnes vivent donc dans l’insécurité, délaissées par l’Etat et sans aucun accès à l’aide humanitaire. Les autorités nigérianes nient les abus des forces de sécurité et continuent leur stratégie de diabolisation des djihadistes.

Les tensions interethniques, terreau fertile

Au Mali, les trois principales ethnies sont les Peuls, les Dogons et les Bambaras. Les Peuls sont des éleveurs, se déplaçant au rythme des transhumances. Mais le réchauffement climatique a des conséquences dramatiques dans ces pays fragilisés par l’avancée du désert : les terres cultivables sont rares et précieuses. Les Dogons accusent les troupeaux peuls de détruire les terres et les cultures et de nombreuses violences d’origines ethniques sont signalées. Depuis l’insurrection djihadiste en 2012, la situation ne fait que s’aggraver.

En effet, l’ethnie peule est la plus représentée dans les rangs des milices djihadistes. Ce constat s’explique par le fait que cette population, nomade, vit isolée en milieu rural. Sourd à ses revendications, l’Etat est absent dans ces villages. S’ajoute à ce sentiment d’ostracisation la faible scolarisation des populations. Les communautés nomades craignent de voir leur identité disparaître, du fait de leur mode de vie fragilisé, au contact d’une scolarisation "normalisée". Les écoles coraniques sont alors la seule source d’accès au savoir.

C’est dans ce type d’établissement que le prédicateur Amadou Koufa a recruté de nombreux jeunes dans la Katiba du Macina, groupuscule djihadiste allié à Ansar Dine. En catalysant les frustrations des jeunes de sa région, Koufa les a réutilisés pour son projet djihadiste.

Cette situation mène à une augmentation des tensions et des violences interethniques, les Peuls devenant la cible d’autres ethnies. En janvier 2019, près de 100 personnes meurent dans l’attaque en représailles de Yirgou, un village peul.

S’enrôler pour se protéger

Les jeunes, plus facilement manipulables, sont la proie des prédicateurs. Ils sont confrontés à des situations socio-économiques bien concrètes, connues des chefs de groupes terroristes.

Dans certaines régions où les populations sont précaires, les perspectives d’avenir sont minces et les jeunes sont frustrés. Les groupes armés promettent des milliers de francs CFA, des motos ou des armes, mais aussi un avenir meilleur et l’assurance d’être protégé et nourri. Ils se font passer pour des groupes de défense contre les vols de bétail ou encore pour des associations pouvant aider les jeunes à rejoindre l’Europe.

Les djihadistes font parfois de meilleurs sociologues que l’Etat face aux situations socio-économiques des populations, analysant leurs griefs pour mieux les instrumentaliser.

Une fois enrôlés, les jeunes sont pris au piège et certains subissent menaces et pressions. Contrairement à ce que les états-majors des armées occidentales et sahéliennes prétendent, tous les djihadistes n’ont pas voulu le devenir. Un rapport de l’ONG International Crisis Group à propos du conflit au Mali démontre que "tous les membres ne sont pas enrôlés de plein gré […] les dirigeants djihadistes forcent parfois les familles à y inscrire leurs enfants".

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