Cent ans après la révolution, une Russie plus inégalitaire que jamais

Moscou 2017: une femme demande l'aumône dans la rue
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Moscou 2017: une femme demande l'aumône dans la rue - © MLADEN ANTONOV - AFP

"Egalité pour tous", voilà ce qui criaient les Russes au moment de la révolution d'octobre 1917. Un siècle plus tard, la Russie qui a connu 70 ans de communisme est devenu l'un des systèmes les plus inégalitaires au monde, une grande puissance où les riches le sont de plus en plus et où les pauvres sombrent dans la misère.

Dans son bureau de l’académie des Sciences de Russie, Dmitry Kuvalin, directeur-adjoint de l’Institut des prévisions économiques, nous confirme cette tendance. "Ces dernières années, les salaires ont diminué de 10%. C'est la population qui a payé pour mettre fin à la crise, pour permettre une reprise de la croissance. C'est classique lors d'une crise, les pauvres s'appauvrissent encore plus et les riches deviennent encore plus riche."

“Je ne peux pas dire que les plus riches investissent beaucoup dans l’économie. C’est un des problèmes les plus importants de l’économie russe actuelle.”

“Seul un tiers de la population gagne le salaire moyen de 38.000 roubles (550 euros) par mois ou plus. Les deux autres tiers de la population gagnent moins. Il y a bien sûr des différences entre les secteurs et les régions de notre pays. Les villes avec de bons salaires sont Moscou et les villes pétrolières. Celles qui en revanche ont de moins bons salaires, sont celles des régions périphériques de Moscou."

Tout le monde a une petite pension

Ces dernières années, les autorités font tout pour garder l’inflation autour des 3%. Des prix qui augmentent donc alors que les salaires et les pensions ont été diminués puis plafonnés comme on nous le confirme des clientes d’un marché autour de quelques étals remplis de fruits et légumes.

" J'achète au marché parce que c'est moins cher. Il y a du choix, des pommes de terre, des betteraves, des carottes bref des légumes."

Nous demandons à cette dame si son salaire suffit à acheter ce dont elle a besoin. "Non, ni les salaires, ni les pensions, ni les deux ensemble, ça ne suffit pas. J’ai senti un changement de prix ces dernières années. Mais je ne l’ai pas senti tout de suite parce qu’à l'époque je gagnais bien ma vie.”

Une autre femme nous confie avec pudeur : "Malheureusement je ne travaille plus, je suis pensionnée et ce que je reçois pour ma retraite ne suffit pas du tout." Et quand nous lui demandons si elle touche une faible pension, elle répond, laconique, "Tout le monde a une petite pension. "

Le pouvoir d'achat des Russes serait donc en train de chuter, ce que nous confirme Alexandre Bikbov, sociologue et directeur-adjoint d’un centre de recherche à l’Université de Moscou. Il nous confie un exemple très parlant de cette inégalité salariale toujours plus grande entre les Russes.

"Dans le secteur public, et notamment dans le secteur de l’éducation nationale, pendant la période soviétique, la différence de salaire entre un recteur d’université et un jeune chercheur était de 5 à 6 fois. Aujourd’hui, la différence atteint les 400 fois. " Et quand on lui demande comment on en est arrivé là, il répond sans hésiter que les mécanismes sont les mêmes qu’en Europe occidentale. "Dans notre société, à la fin des années nonante, nous avons commencé à expérimenter les notions d’efficacité, d’accélération et de privatisation. Aujourd'hui on change les repères de manière tellement dramatiques qu’on ne se pose plus de questions sur les inégalités, on pose des questions uniquement sur l’efficacité et les performances. Derrière ce discours se cache un tournant encore inimaginable au début des années nonante vers une formule qui marche à peu près de la même façon partout à travers le monde : le privé est meilleur".

Une Russie à deux vitesses

Le système communiste russe est bien loin. Une transition à marche forcée vers la logique de marché et la privatisation a favorisé l’émergence d’une Russie à deux vitesses. D'autant que les mécanismes de redistribution des richesses sont pratiquement inexistants.

"Le système de protection sociale en Russie est très fragile. C’est un effet structurel. Pour vous donner une idée, les allocations de chômage de base, correspondent à 12 euros par mois et le montant maximal atteint 45 euros par mois. Voilà la fourchette sur laquelle une personne qui a perdu son emploi peut compter comme protection de la part des institutions publiques. Les retraites ont été largement améliorées ces dernières années grâce aux revenus pétroliers et du gaz. Mais cela reste très fragile, la situation se dégrade progressivement puisque pour gérer les affaires de la Crimée, c’est-à-dire, pour soutenir l’infrastructure des territoires annexés, le gouvernement a gelé une partie des montants des retraites depuis 2 ans. Et cela n’a pas provoqué de protestations. "

La question centrale de savoir quel pourcentage de la population vit sous le seuil de pauvreté suscite débat selon Alexander Bikbov. "Les experts proches du gouvernement cherchent à minimiser les chiffres. Ils parlent de 20 à 30% de la population. Ceux qui basent leurs chiffres sur des données recueillies au-delà des statistiques publiques tablent sur 50 et même 60% de la population. Bien évidemment ce sont surtout les populations régionales qui prennent une place moins favorable au sein de la géographie de l’économie nationale. Ce sont surtout les habitants des petites villes qui sont concernés. "

Il suffit en effet de faire quelques dizaines de kilomètres en dehors des grandes villes et quitter les routes principales pour découvrir des quartiers de baraques en bois construites il y a 60 ans, sans eau courante ni chauffage. Les "laissé-pour-compte" habitent ici, l'état russe ne leur offre pratiquement plus aucune protection sociale. Ici personne n'acceptera de nous en parler directement. Mais le constat est là, un siècle après la révolution, la misère n'a pas disparu de Russie.

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