Carlos Ghosn, confidences d'un évadé: "Je savais qu'il fallait que je quitte le Japon, ou mourir au Japon"

Première apparition publique pour l’ancien PDG de Renault-Nissan, Carlos Ghosn, depuis son évasion du Japon. L’homme a donné une conférence de presse à Beyrouth où il est réfugié.

M. Ghosn, magnat déchu de l’automobile, s’est s’exprimé devant une centaine de journalistes et a expliqué les raisons qui l’ont poussé à s’enfuir du Japon.

Carlos Ghosn s’est dit heureux de voir tant de journalistes se déplacer pour entendre sa version des faits. Un merci particulier a été adressé à la presse française. "C’est un jour très important pour moi. Depuis mon arrestation brutale, je savais que ce jour arriverait. Ma famille, mes amis m’ont manqué. Ce n’est pas possible d’exprimer la profondeur de cette privation" a-t-il déclaré.

L’ancien homme fort du groupe Nissan a estimé que les accusations de malversations financières étaient "sans fondements".
"C’est aujourd’hui aussi le rappel poignant quand il y a un an j’ai comparu devant les magistrats à Tokyo. J’ai plaidé mon innocence menotté. J’étais sur le point d’être détenu indéfiniment en isolement", a-t-il ajouté. Carlos Ghosn a promis qu’il n’était pas là "pour (se) victimiser mais pour "laver son honneur".

Il a peu après dénoncé une "campagne de dénigrement" intentée contre lui. "C’était facile de taper sur moi quand je ne pouvais pas me défendre", a-t-il expliqué.

Une guerre d’influences

Carlos Ghosn se dit victime d’une guerre d’influences interne entre Renault, Nissan et Mitsubishi. Une guerre qui aurait précipité sa perte. "On a pensé que pour se débarrasser de l’influence de Renault il fallait se débarrasser de moi. Aujourd’hui d’ailleurs Renault n’a plus beaucoup d’influence sur les affaires de Nissan", a-t-il ajouté.

Carlos Ghosn a toujours dit qu’il était victime d’une conspiration et avait promis de livrer des noms. Il en a prononcé quelques-uns durant la conférence de presse mais il s’est vite arrêté. "J’ai tous les noms mais je n’en dirai pas plus", a-t-il dit affirmant ne pas vouloir mettre le gouvernement libanais en porte-à-faux avec le gouvernement japonais.

L’homme est revenu sur son interpellation fin 2018 accusant l’organigramme de Nissan. "Je n’ai pas été arrêté dans l’avion mais dans l’aéroport. Nissan a mis en scène tout ça. Il y a une collusion entre Nissan et le procureur. Seule la population japonaise ne la voit pas."

La question des revenus

La justice japonaise a reproché à Carlos Ghosn d’avoir dissimulé des revenus, à hauteur de 70 millions d’euros environ. Carlos Ghosn a déclaré qu’il s’agissait seulement de paiements effectués avec retard. "Ailleurs, ce ne serait même pas une infraction", a-t-il dit. "Il y avait une présomption de culpabilité depuis le début. On me demandait d’avouer et je voyais que personne ne cherchait la vérité".

A boulets rouges contre le Japon

Carlos Ghosn a déclaré que la justice japonaise avait longtemps fait pression sur lui pour qu’il ne puisse pas s’exprimer face à la presse. "C’est la méthode japonaise. Si on parle à la presse, on retourne en prison… Comme cette fois, ils ne pouvaient plus m’arrêter, ils ont émis hier un mandat d’arrêt contre ma femme. La veille de la conférence de presse, quelle coïncidence !"

 

Peur de rester au Japon

Carlos Ghosn l’a reconnu. C’est à cause des potentielles années derrière les barreaux avant l’ouverture d’un procès qu’il s’est enfui. "Mes avocats m’ont dit que j’allais rester cinq ans au Japon avant un jugement. Je pensais que j’allais mourir au Japon ou qu’il fallait que je quitte le Japon. J’avais l’impression d’être un otage du pays", a-t-il martelé devant la presse.

L’homme d’affaires, aujourd’hui âgé de 65 ans, a ensuite projeté sur écran géant la liste des griefs contre le procureur de Tokyo.

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Fuite de Carlos Ghosn: confidences d'un évadé © Tous droits réservés

Abus de confiance

Accusé d'abus de confiance, Carlos Ghosn s'est aussi justifié. Il a évoqué l'audition d'un témoin par la justice japonais et poursuivi: "Les gens ont dit ‘mais s’il y a un abus de pouvoir, de l’argent de Nissan dans votre poche ?’ Mais l’argent de Nissan n’est pas géré comme ça. Aucun transfert n’a été effectué. Donc, il n’y a pas d’abus de confiance car il ne saurait y avoir d’abus de confiance sans transfert d’argent. La France voulait que je m'explique sur 11 millions d'euros suspects. Je voulais bien m'expliquer mais on n'est pas venu me voir!" a-t-il dit. 

Des dizaines de millions de dollars perdus

Carlos Ghosn a aussi fait une rapide comparaison de la situation du groupe Nissan avant et après le déclenchement de son affaire. "Qui gagne dans cette affaire ? Difficile à dire. En 2017, l’alliance était le premier groupe automobile du monde. On se préparait pour ajouter Fiat-Chrysler au groupe. On savait où on allait. Aujourd’hui, il n’y a plus d’alliance. Et ces trois entreprises ont vu disparaître leur croissance. Il n’y a plus d’innovation. Et on a raté l’inratable : Fiat-Chrysler n’a pas rejoint l’alliance mais PSA ! C’est incroyable ! Comment rater une telle opportunité ?"

Amoureux du Japon et des Japonais

Voulant lutter contre l'image faite de lui au Japon, il a déclaré: "J’aime les Japonais. Pendant les mois où j’étais libéré sous caution, je me déplaçais seul au Japon et tout le monde m’accueillait chaleureusement. Après le Tsunami de 2011, j’étais le premier à revenir au Japon et le premier à revenir dans l’usine de Fukushima. J’y suis allé seul et j’ai appelé les fournisseurs pour dire qu’on allait reconstruire. Mes enfants font leurs études au Japon. J’aime le Japon. Pourquoi le Japon me traite-t-il comme si j’étais mauvais ? Je ne comprends pas et préfère ne pas comprendre."

Rien sur l'évasion

Carlos Ghosn est soupçonné de s'être enfui en prenant un jet privé à l'aéroport international du Kansai, près d'Osaka (ouest japonais), avec deux complices présumés, de nationalité américaine, selon la télévision japonaise. Il aurait échappé aux contrôles en se cachant dans un caisson de matériel pour des concerts.

"C'est moi seul qui ai organisé mon départ", a-il martelé avant la conférence. Carole Ghosn, son épouse, a elle assuré qu'elle n'était "au courant de rien" concernant la fuite de son mari.

Rappelons que M. Ghosn fait l'objet de quatre inculpations au Japon: deux pour abus de confiance aggravé et deux pour des revenus différés non déclarés aux autorités boursières par Nissan, notamment des montants qu'il devait toucher après sa retraite et estimés par la justice à 9,23 milliards de yens (74 millions d'euros) de 2010 à 2018.

Même pas peur

Après la longue déclaration de Carlos Ghosn, les journalistes ont eu la possibilité de poser des questions. A un correspondant qui lui demandait s'il se destinait à vivre comme un "fugitif international", il a rétorqué: "Premièrement, je suis habitué aux missions impossibles. J’en ai beaucoup effectué dans ma carrière. Vous pouvez vous attendre à ce que, dans les prochaines semaines, je fasse quelque chose pour laver mon nom et pour qu’on ne mette pas en place un système de propagande contre moi." 

A un journaliste de la BBC qui lui demandait s'il espérait pouvoir rejoindre la France, Carlos Ghosn a répondu: "Je ne me considère pas comme prisonnier au Liban. Je suis ravi d’y être et je préfère cette ‘prison’ à la précédente. Je ne me sens pas du tout malheureux ici, je suis prêt à rester au Liban mais ne croyez pas que j’accepte la situation. J’ai choisi le Liban pour des raisons logistiques. (...) Je n’ai pas d’assurance de ne pas être extradé mais il y a des précédents et des lois. Je fais confiance aux lois libanaises. Donc je suis confiant."

La presse française n'a pas manqué de questionner Carlos Ghosn. Interrogée par une journaliste de l'hexagone sur l'attitude de la France à son égard,  l'ex-PDG de Nissan a répondu : "Vous vous seriez sentie comment à ma place, Madame ? Soutenu, défendu, lâché, neutre, je ne sais pas ? J’espère que ce n’est pas le cas. Je suis un citoyen français comme les autres, mais pas au-dessous des autres."

Carlos Ghosn entend bien faire respecter ses droits vis-à-vis de Nissan et Renault. Droits qu'il estime non respectés.  Quand à savoir comment il se sentait aujourd'hui, Carlos Ghosn a expliqué à une journaliste française : "Le 19 novembre 2018, c’est comme si j’étais décédé. Je vivais chaque jour en me disant que ma vie était réduite. Je ne savais si j’allais revoir les gens que j’aime, c’est comme si j’étais mort. Quand vous traversez une telle période, vous êtes anesthésié. Quand j’ai vu que j’étais sorti, c’est comme si je revenais à la vie.

A la fin de la conférence de presse de Carlos Ghosn, la ministre japonaise de la Justice a annoncé via Twitter qu'elle livrerait sa propre version des faits après l'intervention de l'homme d'affaires. 

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