Canal de Suez : la petite et la grande histoire d'un ouvrage convoité

Le canal de Suez, bloqué par un porte-conteneurs, a été imaginé par le Français Ferdinand de Lesseps.
3 images
Le canal de Suez, bloqué par un porte-conteneurs, a été imaginé par le Français Ferdinand de Lesseps. - © AFP

163 kilomètres de long (195 kilomètres, chenaux d’accès compris), jusqu’à 345 mètres de large, plus de 20 mètres de profondeur, sans écluse… Le canal de Suez, bloqué depuis mercredi par un immense porte-conteneurs, n’est pas le plus grand canal du monde mais c’est certainement le plus emblématique. Le plus convoité également. Reliant la mer Méditerranée au Golfe de Suez, puis la Mer rouge et enfin l’Océan indien, permettant aux bateaux de passer de l’Europe à l’Asie, s’épargnant le contournement de tout un continent, l’Afrique, le canal de Suez a une histoire unique.

17 novembre 1869

Son inauguration remonte au 17 novembre 1869. Mais sa conception et son percement n’ont pas été un long fleuve tranquille. L’idée de relier la Méditerranée à la Mer rouge remonterait déjà au Moyen-Empire égyptien.

Le pharaon Sésotris III (19e siècle avant JC) aurait fait creuser une première voie entre le Nil et la mer Rouge. L’existence de cette liaison est encore attestée sous Ramsès II (13e siècle avant JC), puis Nékao II, le roi perse Darius (vers -500), Ptolémée II (-250)... Une destruction est ordonnée au 8e siècle par le calife abbasside Al-Mansur.

Le tournant, c’est le 19e siècle. Les expéditions françaises en Egypte n’ont pas qu’un objectif de conquête. Il s’agit également de favoriser le commerce, notamment en creusant un nouveau canal. Avec des partenaires, l’entrepreneur visionnaire et diplomate français Ferdinand de Lesseps (vice-consul de France à Alexandrie) met l’idée sur la table et obtient une concession en 1854.

Il lance une souscription et crée La Compagnie universelle du canal maritime de Suez en 1858. Les travaux débutent en 1859. Les Britanniques qui convoitent également la région n’apprécient guère. Ils bloquent plusieurs fois le chantier. Un chantier qui laissera des traces dans la mémoire des Egyptiens. Plus d’un million de locaux participent au chantier, beaucoup – on parle de plus de 100.000 – périrent.

Un premier navire emprunte le canal le 17 février 1867, l’inauguration officielle a lieu deux ans et demi plus tard en présence de l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III.

Jusqu’en 1875, le canal appartenait aux Français et aux Egyptiens. Mais ces derniers revendent leurs parts dans la compagnie aux Anglais. Les deux puissances ferraillent pour contrôler l’ouvrage. Un accord intervient en 1888 déclarant le canal "libre et ouvert, en temps de guerre comme en temps de paix, à tout navire de commerce ou de guerre, sans distinction de pavillon".

La nationalisation de 1956

Après la première Guerre mondiale et le partage entre le France et la Grande-Bretagne de l’ancien empire ottoman dépecé, survient l’indépendance partielle de l’Egypte en 1936. Mais le canal reste sous le contrôle de la compagnie et protégé par les troupes anglaises. Le nationalisme arabe et le ressentiment contre l’ancienne puissance coloniale sont exacerbés en Egypte.

Non à la présence étrangère sur mon territoire décrète le 26 juillet 1956 le président (depuis quelques semaines) Gamal Abdel Nasser. C’est la nationalisation du canal, annoncée à Alexandrie lors d’un discours enflammé, devant une foule enthousiaste.

L’Egypte reprend la gestion du "qanat as-suwes" (son nom arabe) et crée une nouvelle compagnie, au grand dam des actionnaires. La Suez Canal Authority doit permettre au pays de redresser ses finances et surtout de financer la construction de son pharaonique barrage d’Assouan (ouvert en 1960 grâce à des fonds soviétiques). La France et la Grande-Bretagne voient rouge. Appuyées par Israël qui a déjà connu une guerre contre l’Egypte lors de la création de l’Etat hébreu en mai 1948, les deux puissances déclenchent les hostilités militaires. But : libérer le canal et renverser Nasser.

La tension monte dans la région, en pleine guerre froide. Les combats sont âpres. Une figure symbolique est démontée : la statue monumentale de Ferninand de Lesseps à Port-Saïd (sauvée et remontée quelques montées plus tard).

Etats-Unis et URSS vont alors faire pression sur les coalisés pour ranger les armes et renvoyer les militaires dans les casernes. Les Nations Unies s’interposent et condamnent l’intervention militaire. C’est une victoire de l’Egypte ! Les milliers d’actionnaires français et britanniques sont ruinés.

Un canal "libre et ouvert, en temps de guerre comme en temps de paix"? Lors de la guerre des six jours en 1967, opposant Israël aux pays arabes, Tsahal occupe le Sinaï et le canal. Les navires sont bloqués. Lors de la guerre du Kippour en 1973, l’attaque surprise égyptienne contre Israël n’épargne pas non plus la voie d’eau. Les navires doivent à nouveau contourner l’Afrique. Il faudra attendre 1975 pour que le canal rouvre à la navigation, après une opération de déminage sans précédent (45.000 mines).

Un canal dont l’histoire est faite de vagues et de tumultes. Mais qui n’effacent en rien ses capacités : près 20.000 navires par an, un milliard de tonnes de marchandises transportées dont la moitié de matières pétrolières.

Le canal a également connu des accidents comme l’effondrement, en janvier 1955, du pont ferroviaire d’El Ferdane sur un pétrolier, celui du pétrolier libérien Grigouroussa en 2006, entraînant une marée noire et du Al Samidoun, battant pavillon koweïtien, en 2004, perdant 10.000 mètres cubes de pétrole.

L'incident survenu mercredi avec le porte-conteneurs Evergreen, d’une capacité de plus de 200.000 tonnes, illustre l’importance et la fragilité du projet voulu par Ferdinand de Lesseps (à qui l’on doit aussi le canal de Panama ouvert en 1914), même si la capacité du canal a depuis été doublée, sur 72 de ses 163 kilomètres. C’était en 2015 au début du mandat du président Al-Sissi. Un chantier de 7 milliards d’euros devant rapporter plus de 12 milliards de devises à l’Egypte, à l’horizon 2023.

En 2019, l’Egypte célébrait les 150 ans du canal, plus que jamais ancré dans l’histoire de l’humanité.

Newsletter RTBF Info - Afrique

Chaque semaine, recevez l’essentiel de l'actualité sur le thème de l'Afrique. Toutes les infos du continent africain bientôt dans votre boîte de réception.

OK