Canada: le retour en force du Bloc québécois à Ottawa, un vote sanction contre Trudeau

Yves-Francois Blanchet lors d'un débat à Gatineau, Québec, le 10 octobre 2019
Yves-Francois Blanchet lors d'un débat à Gatineau, Québec, le 10 octobre 2019 - © Adrian Wyld

De retour en force au parlement d'Ottawa après les élections canadiennes de lundi, le succès des indépendantistes du Bloc québécois traduit surtout un vote de protestation contre la politique de Justin Trudeau à l'égard du Québec, davantage qu'un regain du sentiment séparatiste dans la seule province majoritairement francophone du Canada, selon des experts.

Comparé en début d'année à un "cadavre" par son nouveau chef, Yves-François Blanchet, le Bloc québécois (BQ), parti créé en 1991 pour défendre "les seuls intérêts du Québec" à Ottawa, a plus que triplé ses gains aux législatives canadiennes, raflant 32 des 78 sièges que compte la province au parlement canadien.

Avec 32,5% du vote populaire au Québec, seule province où il présentait des candidats, le Bloc a ainsi contribué à priver le Premier ministre libéral Justin Trudeau de la majorité absolue à la Chambre des communes.

Il serait pourtant faux de voir dans ce résultat "une remontée du mouvement indépendantiste au Québec", prévient Alain Gagnon, politologue à l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

D'autant que le parti libéral de Justin Trudeau a fini premier au Québec en terme de sièges (35) et du vote populaire (34%), dit-il à l'AFP. De nombreux électeurs avaient dit vouloir barrer la route aux conservateurs d'Andrew Scheer.

Pour lui, le Bloc a simplement récolté les fruits d'un "alignement sur les politiques du gouvernement du Québec", fondées sur "un nationalisme à la fois culturel et économique".

Le Québec est dirigé depuis un an par la Coalition Avenir Québec (CAQ), la formation de centre-droit du Premier ministre François Legault, un ancien indépendantiste converti au fédéralisme canadien qui prône une plus grande autonomie pour sa province.

Défendant "les valeurs québécoises", son gouvernement a adopté en juin une loi sur la laïcité de l'Etat, qui interdit aux fonctionnaires en position d'autorité ainsi qu'aux enseignants du réseau public le port de signes religieux dans leurs fonctions.

Très populaire au Québec, surtout chez les francophones (80% de la population), cette loi est contestée devant les tribunaux et décriée dans le reste du Canada comme "anticonstitutionnelle".

Le Bloc a enfourché ce cheval de bataille pendant la campagne électorale, pendant que Justin Trudeau n'excluait pas une éventuelle intervention du gouvernement fédéral contre la législation devant les tribunaux.

Trudeau vu comme "méprisant"

"Le Bloc a eu la sagesse de se rapprocher de la Coalition Avenir Québec et de reprendre les éléments plus nationalistes du discours de la CAQ, qui se résument à des questions identitaires", estime aussi François Rocher, politologue à l'université d'Ottawa.

"La question du statut du Québec", hors ou au sein du Canada, "a été complètement évacuée de son discours, sauf à la toute fin de la campagne. Il n'a pas parlé de constitution, de souveraineté ou d'avenir politique du Québec", souligne-t-il auprès de l'AFP.

Les Québécois se sont prononcés deux fois par référendum contre la séparation de la province du reste du Canada, en 1980 et 1995, la dernière fois de justesse, en ne rejetant cette option qu'à 50,6% des voix.

Si l'indépendance n'obtient aujourd'hui le soutien que d'environ le tiers des Québécois dans les sondages, une majorité d'entre eux reste néanmoins convaincue de former une "société distincte" au Canada de par son histoire, sa langue et sa culture.

"Il y a au Québec autour de 30%, peut-être 35% de la population, qui ne se reconnaît pas dans les formations politiques fédéralistes qui sont susceptibles de gouverner le pays", note M. Rocher.

"Il s'agit d'électeurs qui sont moins attachés au Canada mais qui veulent envoyer un message d'opposition à l'endroit de la politique fédérale".

Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement de François Legault a essuyé des "refus répétés" du gouvernement de Justin Trudeau dans ses revendications en matière d'immigration ou d'impôts, souligne M. Rocher.

M. Trudeau s'est fait prier pour offrir une compensation au Québec quand ce dernier a accueilli à ses frais près de 50.000 demandeurs d'asile en provenance des Etats-Unis, après l'arrivée au pouvoir de Donald Trump en janvier 2017, illustre-t-il.

Pour lui, "bien des électeurs lui ont dit (lundi) qu'il ne pouvait pas être insouciant, voire condescendant et méprisant, comme il l'a été, à l'endroit des revendications du Québec".

 

Canada : Victoire sans panache de Justin Trudeau (22/10/2019)

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