Canada : la nouvelle gouverneure générale est une Inuite "autochtone", une première dans une société bouleversée par son histoire

Son nom est Mary Simon. Le poste dont elle prend les commandes depuis ce mardi, c’est celui de gouverneure générale du Canada. Elle en est la trentième dans l’histoire. Le job est prestigieux, car il s’agit de représenter la reine d’Angleterre au Canada. Il fait aujourd’hui couler bien de l’encre de l’autre-côté de l’Atlantique. Car c’est une nomination historique. "Aujourd’hui, après 154 ans, notre pays franchit une étape importante. Je ne vois pas de meilleure personne pour le moment". C’est Justin Trudeau, le Premier ministre canadien, qui le dit.

Notre pays franchit une étape importante

Elisabeth II a elle aussi, via un communiqué, réagit. Selon radio canada, elle a souligné qu’elle était "ravie d’approuver cette nomination".

Car la personnalité qui a désigné à ce poste important pour le Canada (elle représente le pays à l’extérieur comme à l’intérieur, elle est commandant en chef des Forces armées, accorde la sanction royale aux projets de loi…) est la première femme autochtone s’en emparer. Mary Simon est en effet une Inuite. Agée de 73 ans, elle est originaire de Kuujjuaq, au Nunavik, au nord-ouest du Québec. Elle est une "Autochtone" comme on dit au Canada.

"Il y a de très grandes responsabilités associées à mon rôle, qui vont aider les relations de travail des Canadiens et des peuples autochtones vers la réconciliation " a-t-elle déclaré lors de son premier discours, au Musée canadien de l’Histoire.

Car le symbole est lourd de sens. On parle même donc de "réconciliation". Mais pourquoi donc ?

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une personne "autochtone"? Au Canada, la population autochtone, c’est 4,3% de la population. Soit 1,4 million d’habitants environ. Une minorité qui en a vécu, et qui vit toujours des turpitudes.

Cette population est constituée de trois groupes. Il y a les Inuits, comme Mary Simon. Vivants au nord du Canada, dans les régions proches de l’Arctique, ils sont environ 40.000. En 1999, un territoire fédéral a été créé pour eux, le Nunavut. Un grand pas pour la reconnaissance de ce peuple bien spécifique.

Ensuite, un des trois groupes est celui des Métis. Constitués de descendants de couples d’Européens et d’Amérindiens, ils sont entre 300.000 et 700.000 individus à l’heure actuelle. La dénomination Métis fait ici référence à une Nation bien spécifique, établie dans la province du Manitoba.

Le troisième et plus grand groupe autochtone, ce sont les Premières Nations. Ici, on parle de descendants des premiers habitants du nord de l’Amérique. Ils s’agissaient de nomades venant de Sibérie ayant traversé le détroit de Béring et s’étant installé (et ce, bien avant les Inuits). Ce sont les Amérindiens, ou Indiens – mais la connotation est négative en Amérique du Nord". Au Canada, on parlera donc de Premières Nations. Aux USA, plutôt de Native Americans -.

Cette population, ces Premières Nations, est toujours en difficulté. En cause, l’Histoire, et la colonisation. Elles sont en effet constituées de bandes. Celles-ci désignent des groupes d’Indiens, avec à leur tête un Conseil de bande.

8 images
© AFP

En premier lieu, il y eut la Loi sur les Indiens, en 1876. Imaginée et mise en place par le gouvernement canadien à l’époque, elle donnait à l’Etat l’autorité exclusive de légiférer "sur les Indiens et les terres réservées pour les Indiens". Autant vous dire que les indigènes étaient littéralement mis sous tutelle de l’Etat, considérés comme inférieurs et doivent être "encouragés". "[…] il est clairement de notre savoir et de notre devoir de le préparer ("l’homme rouge", ainsi stipulé plus tôt, ndlr), par l’éducation et tout autre moyen, à un plus haut degré de civilisation en l’encourageant à assumer les privilèges et les responsabilités d’une citoyenneté entière", est il ainsi écrit par le ministère de l’Intérieur en 1876.

Dans les années qui suivirent, et toujours en vue d’atteindre ce "plus haut degré de civilisation", les restrictions vont se faire de plus en plus contraignantes. On va ainsi supprimer les cérémonies traditionnelles, le droit de porter certains costumes… et pour mieux contrôler leurs terres (qui appartiennent à la "Couronne"), les nommées réserves. Au total, en 2003, il y aurait 2300 réserves indiennes au Canada.

A partir de la deuxième moitié du XXe siècle, les choses ont cependant changé. La Loi sur les Indiens a été modifiée (notamment dans les années 60 et en 1982). Les dispositions concernant l’émancipation ne disparaissent cependant qu’en 1985. Qu’à cela ne tienne, le mal était fait, et l’heure est, depuis une trentaine d’années, aux excuses et à l’autocritique de la société canadienne "blanche".

8 images
Ancien site du pensionnat de Cowessess © AFP
Justin Trudeau et le chef Cadmus Delorme, de la tribu des Cowessess, le 6 juillet 2021. © AFP
© AFP

Effroyables pensionnats 

Car le mal était fait. Et notamment dans la manière de conduire les Indiens à "l’émancipation". Pour cela, plusieurs pistes furent empruntées. Une des plus longue dans le temps et redoutable fut celle des pensionnats autochtones. Et elle prend, depuis quelques années, une ampleur indicible au Canada. Car quand on se penche sur son histoire, on déterre des choses, loin, très loin d'être idylliques…

Plus de 150 0000 enfants amérindiens, métis et inuits ont ainsi été, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’en 1997 (!), arrachés à leurs familles pour être placés dans ces établissements. 139 pensionnats à travers le pays, souvent sordides, tenus par des communautés religieuses. Le but ?

Tuer l’indien dans l’enfant

Pour cela, il faut les évangéliser. Mouler ces "sauvages" et les faire devenir des "hommes blancs chrétiens". Les mesures visaient "à éliminer les peuples autochtones comme peuples distincts et à les assimiler contre leur gré à la société canadienne" . Pour cela, il faut aussi anéantir leurs cultures, leurs langues, jusqu’à leurs noms.

Solitude, travail excessif, brutalité, parfois sévices ont été le lot de ces enfants, maintenus loin de leurs familles dans ces lieux largement sous-financés par l’état. Des conditions de vie scandaleuses qui ont surgi récemment encore plus aux visages de l’opinion publique canadienne, quand un impressionnant nombre de tombes anonymes ont été découvertes aux alentours de certains pensionnats.


A lire aussi : Canada : une fête nationale assombrie par le scandale des pensionnats pour autochtones

A lire aussi : Canada : 182 tombes anonymes découvertes près du collège catholique St Eugene à Cranbrook


 

Ce sont en tout près de 1150 tombes non marquées qui ont été découvertes près de pensionnats pour Autochtones de l’ouest du pays. On parle, selon une commission de 4000 à 6000 enfants décédés.


A lire aussi : Canada : une fête nationale assombrie par le scandale des pensionnats pour autochtones

A lire aussi : Canada : 182 tombes anonymes découvertes près du collège catholique St Eugene à Cranbrook


La colère est forte depuis ces révélations. Des églises ont été incendies en Colombie-Britannique (côte ouest du pays) et l’émoi est grand. Le pape François est sollicité, des enquêtes se mettent en place et les autorités sont sommées de réagir.

Sujet Jt du 25 juin :

La colère est forte depuis ces révélations. Des églises ont été incendies en Colombie-Britannique (côte ouest du pays) et l’émoi est grand. Une commission d’enquête a conclu un "génocide culturel" de la part du Canada. Oui, on parle de génocide, comme le souligne La Presse.

Le pape François est sollicité, la population se mobilise, les autorités sont sommées de réagir. Un passé sombre surgit au grand jour.

Traduction de Justin Trudeau, Premier ministre canadien, le 6 juillet dans une réserve indienne :
"Il est honteux qu’ici à Cowesses, et à travers le pays, des enfants soient morts à cause de la politique des pensionnats. Plus tard dans la journée, je me rendrai sur le site des tombes anonymes pour me recueillir, pour m’asseoir avec nombre d’entre vous pour écouter les histoires des survivants."

Disparités sociales

En plus de ces sinistres pensionnats, des affaires et des faits éclatent au grand jour. Et on découvre, depuis des mois au Canada, que la population de ces Premières Nations est en souffrance. Les femmes notamment. Disparitions, assassinats, violences… Selon un rapport, ces femmes seraient douze fois plus susceptibles d’être victimes de violence que les non-autochtones. On les estime à entre 500 et 1100 depuis 30 à 40 ans.

En cause, la marginalisation de ces sociétés et la pauvreté. Au Canada, la disparité entre les groupes Autochtones et l’immense majorité de la population est édifiante. Le taux de chômage est double, comme le taux de violences sexuelles. Le taux de suicide, lui, est triple. Le taux d’incarcération, six fois plus élevé.

Le seuil de pauvreté concerne la moitié de la population autochtone. L’accès à l’eau potable pose problème, tout comme l’accès au logement. Bref, cette population souffre.

À bras-le-corps

Depuis quelques années, de nombreuses initiatives se préoccupent de mettre les projecteurs sur les problèmes de ces Premières Nations. Manifestations, marches, expositions et journées de célébrations se succèdent depuis quelques années. L’objectif : se souvenir du mal perpétré et des troubles occasionnés chez les femmes "autochtones".

8 images
© AFP

Parmi ces témoignages, celui des robes rouges. Dans tout le pays, des personnes accrochent des robes rouges aux arbres. Symbole du fait qu’on oublie (et qu’on oubliera) pas. "Je suis vraiment, vraiment encouragée que beaucoup femmes qui ont participé au projet ne sont pas autochtones" explique une instigatrice à nos confrères de Radio Canada.

Vers un futur apaisé?

Mary Simon, la nouvelle gouverneure générale, arrive donc à un tournant de l’histoire canadienne. L’Inuite de 73 ans, bien que non exempte de critiques – notamment sur sa faible maîtrise du français —, suscite un certain enthousiasme.

L’Association des Femmes autochtones du Canada (AFAC) a réagi à l’annonce de cette nomination par communiqué. "En tant que femmes autochtones, nous sommes ravies de l’annonce d’aujourd’hui et fières qu’une femme inuk occupe enfin ce poste prestigieux", stipule celui-ci, selon radio canada. Qui nuance tout de même : "nous devons par contre souligner que Mme Simon devra jouer un important rôle dans un système de gouvernance qui demeure colonial".

Du travail encore à faire pour une prise de conscience collective et de meilleures relations entre l’État canadien et ses peuples autochtones, dont les membres et leurs cultures font partie de son histoire, et plus que jamais, de son présent.

Extrait du discours de Mary Simon, ce 6 juillet 2021 :

Traduction : "Permettez-moi tout d’abord de vous faire part, dans les termes les plus forts possibles, de mon honneur, de mon humilité et de ma volonté d’être la première gouverneure générale autochtone du Canada. J’aimerais également remercier Sa Majesté, la reine Elizabeth, de m’avoir accordé sa confiance pour la représenter dans notre merveilleux pays. Je peux affirmer avec confiance que ma nomination est un moment historique et inspirant pour le Canada et un pas important sur le long chemin de la réconciliation. C’est un moment dont j’espère que tous les Canadiens se sentent partie prenante, car ma nomination reflète nos progrès collectifs vers la construction d’une société plus inclusive, plus juste et plus équitable."

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK