C'est presque la fin du califat, est-ce que c'est pour autant la fin de Daesh ?

L’assaut final contre le groupe terroriste état islamique se joue en ce moment en Syrie. Le territoire visé a une superficie de moins d’1 km² dans l’est du pays, dans le village de Bagouze.

Sébastien Boussois, spécialiste du Moyen-Orient, enseignant en relations internationales et auteur d’un livre qui vient de sortir « Aux Pays du Golfe, les Dessous d’une Crise Mondiale » nous explique pourquoi cet état réduit à moins d’un demi-kilomètre carré est difficile à maîtriser, manifestement parce que l’évacuation des civils prend du temps 

«Écoutez, c’est aussi la capacité de résistance de Daesh. Depuis le début, quand on remet en perspective l’histoire et qu’on voit qu’ils ont réussi à prendre Mossoul en deux jours et qu’il a fallu un an et demi pour s’en libérer, un kilomètre carré reste un kilomètre carré. Un kilomètre carré c’est la ville sainte de Jérusalem par exemple. Vous imaginez évidemment la symbolique de l’importance même d’un petit territoire pour les daeshistes de se battre jusqu’au bout. Il y a eu toute cette évacuation des civils qui a pris évidemment énormément de temps et puis aussi la capacité de guérilla extraordinaire et probablement tout à fait inédite qui est, finalement, une succession de pratiques de guérilla contre des armées traditionnelles ou même des armées type celles des Kurdes d’aujourd’hui qui ont une capacité à résister tout à fait phénoménale en sortant pourtant des schémas traditionnels d’armée conventionnelle. Ça remonte au Vietnam et on aura, je pense, dans l’histoire la pratique et les techniques des combattants de Daesh à un moment ou un autre qui seront largement étudiés ».

Fin du califat, fin de Daesh?

«Absolument pas. La réponse est claire et nette. Territorialement, le califat que l’on a connu sur la terre de (Chams) essayant de réconcilier, de réunifier les califats historiques de Bagdad et de Damas a duré trois ans, puis effondrement progressif. Je pense que c’est un message lancé » précise Sébastien Boussois.

Lancé à qui?

«Aux combattants qui se sont repliés sur d’autres terres de djihad, traditionnelles ou nouvelles. Traditionnelle, je repense à l’Afghanistan. Je sors en septembre un livre qui probablement s’appellera Daesh est mort, Vive Daesh, le Big Bang Djihadiste où j’explique que si l’on reprend l’histoire du djihadisme depuis maintenant 50 ans, depuis l’invasion soviétique, on constate clairement que ça a été de mal en pis et qu’à chaque fois qu’une organisation s’est affaiblie, une autre a resurgi. Al-Qaïda s’est affaiblie, Daesh a profité des failles et du retrait américain mais s’est aussi constitué progressivement pour ensuite se dispatcher. Quand je parle de big bang, j’entends que territorialement ce territoire-là est quasiment effondré. Mais quand on voit aujourd’hui qu’il y a 40 franchises, entre guillemets, de Daesh qui sont partout dans le monde, quand on voit qu’il y a des attentats qui sont perpétrés à gauche et à droite, en Russie, en Indonésie… Au mois de mai dernier en Indonésie, c’est toute une famille qui s’est fait exploser et qui a commis l’attentat le plus dramatique et le plus sanglant de l’Indonésie de ces 10 dernières années. On parle récemment dans certains articles, du repli des djihadistes de la terre de Chams en Bosnie-Herzégovine, au cœur même de l’Europe. Je crois qu’il y aura une pratique, il y aura eu une marque de fabrique Daesh comme il y a une marque de fabrique de l’Afghanistan. Les combattants qui ont semé la zizanie en Algérie au moment de la Décennie noire étaient ceux qui venaient d’Afghanistan. Je pense que les autres terrains qui vont nous inquiéter à l’avenir seront ceux qui seront menés par les combattants de Daesh et qui seront auréolés de cette gloire d’avoir fait partie de la résurrection du califat ».

Et en Syrie, est-ce qu’ils vont continuer à agir ? Parce qu’on parle aujourd’hui d’une organisation terroriste qui s’est transformée en organisation clandestine. Où seraient alors les combattants ?

«Une partie des combattants est morte, une partie a essayé de rentrer chez eux puisqu’à la fois Daesh a aussi été la plus grosse organisation terroriste qui a attiré le plus grand nombre de combattants étrangers de l’histoire, et une autre partie s’est repliée sur ce dont je vous parlais : les terres originelles de djihad ou les terres de recyclage. Et il est clair qu’aujourd’hui, comme d’ailleurs les cellules potentielles de terrorisme qui en Europe sont en veilleuse ou sont évidemment clandestines à ce stade des opérations ».

Cela veut dire aussi que Daesh, que l’organisation terroriste Etat islamique n’a pas réellement besoin de territoire précis pour continuer à exister « Al-Qaïda a expérimenté. L’objectif n’était pas de faire un État. Daesh a tenté et pour moi, a réussi en réalité parce que dans le système des relations internationales d’aujourd’hui, arrive à constituer un État, entre guillemets, qu’on peut contester sur la définition, etc. mais sur deux territoires. Un qui était relativement fort et un qui était effondré comme l’Irak, ça relève déjà du miracle. Aujourd’hui, Daesh existe dans les esprits. Daesh existe sur Internet et ce nouveau territoire est un territoire dématérialisé. Et c’est bien là tout le problème de l’idéologie de Daesh ou de toutes les autres. C’est ce que le djihadisme a réussi à faire sans nos moyens de communication d’avant. Aujourd’hui, il peut décupler sa puissance puisque Daesh a aussi été ».

Pour Sébastien Boussois, cela démontre que ça n’est pas avec des bombes que l’on tue Daesh : « Ce n’est ni avec l’ingérence, ce n’est ni évidemment avec le renversement de certains dictateurs, ce n’est ni avec des bombes qu’on parvient à ratisser une idéologie. Et je dirais que même au contraire, je suis persuadé qu’il y a des esprits aujourd’hui qui sont en train de germer et de fermenter et de se dire à un moment ou un autre, entretenant la théorie du complot classique du monde arabe, entretenant la posture de la victimisation habituelle d’une grande partie d’un certain nombre de pays arabes, en disant : "Mais voilà, c’est encore un complot de l’Occident qui est parvenu à bout. Je connais quelques personnes qui considéraient quand même que Daesh, dans le projet, était un projet parmi d’autres pour le monde arabe mais qu’évidemment ils ne cautionnaient pas les moyens. Daesh a produit l’armée qui a résisté le plus longtemps dans le monde arabe en plus d’un siècle. Donc ça évidemment, ça veut dire que c’est tout à fait possible de le renouveler. Les États-Unis qui se retirent de Syrie. Bien sûr, il y a derrière l’Iran et la Russie. Mais la Russie n’a pas les capacités militaires des États-Unis. Je crois que l’on n’est pas du tout à l’abri et quand on voit l’Afghanistan, tous ceux qui se sont repliés sur l’Afghanistan, ça fait plus de 15 ans qu’on mène la guerre en Afghanistan. Jamais les talibans n’ont contrôlé autant de territoires en Afghanistan. C’est bien la preuve que les bombes ou autres choses ne fonctionnent pas".

La question évidemment des Kurdes

« Bien sûr la question des Kurdes est une épine évidemment. Que faire avec les Forces démocratiques syriennes ? Que faire avec ce territoire syrien ? Que faire avec ce territoire kurde ? Que faire avec leurs revendications ? Et puis, il y a évidemment la posture de la Russie et de l’Iran mais surtout la posture de la Russie. Parce que même si la Russie a permis de maintenir Bachar El-Assad aussi contestable soit-il. Mais encore une fois est-ce que l’on aurait pu faire face à un renversement de Bachar El-Assad avec une inconnue totale derrière ? Ç’aurait été évidemment un vrai problème, on ne s’en dépêtre déjà pas de la Libye. C’est toute la question. Donc la guerre en elle-même n’est pas terminée. »

La résolution politique est-elle toujours envisageable?

« Je crois que Vladimir Poutine avait émis à un moment l’idée qu’il réfléchirait à la succession. Peut-être qu’il a relégué ça dans des tiroirs du Kremlin, mais en tout cas, c’est une vraie question qui se posera et qui pourrait se poser à un moment ou un autre. Je ne vois évidemment pas à l’heure actuelle qui pourrait prendre la relève et dans cette situation-là. Bien sûr que Bachar El Assad joue sur la posture du gagnant et il est aujourd’hui actuellement en place et qu’il n’aurait pas tenu sans la Russie et l’Iran. Mais voilà, combien de pays ont été sauvés par d’autres puissances à commencer par les États-Unis ? Ça, c’est une vrai question », conclut Sébastien Boussois.

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