Burundi: le président Nkurunziza s'en prend à la communauté internationale

Le président Burundais, Pierre Nkurunziza, à son retour au pays après la tentative de putsch du 13 mai dernier.
2 images
Le président Burundais, Pierre Nkurunziza, à son retour au pays après la tentative de putsch du 13 mai dernier. - © CARL DE SOUZA - AFP

Contesté dans les rues de la capitale, le président burundais Pierre Nkurunziza a durci le ton mardi en rejetant les pressions diplomatiques qui "sapent" les institutions. France, Belgique et Suisse ont engagé des mesures de rétorsion. Les observateurs craignent à la fois une reprise de la guerre civile qui a déchiré le pays, une contagion de la guerre à l'étranger et un durcissement du régime.

 

La police était de nouveau déployée en force dans les quartiers contestataires de Bujumbura mardi. Comme c'est le cas depuis plusieurs jours, les policiers tentaient de prévenir tout rassemblement. Des tirs sporadiques étaient signalés dans plusieurs quartiers.

Pour la première fois depuis un mois, des barricades ont été érigées par des groupes de manifestants dans le quartier commercial et musulman de Buyenzi, proche du centre-ville. "Buyenzi est un quartier où les gens habituellement travaillent. S'il se joint aux manifestants, c'est qu'il y a danger", a mis en garde Ali, un protestataire.

"Nous venons ce week-end d’assister au premier assassinat d’un opposant politique depuis des années. La tension augmente clairement d’un cran", constate Filip Reyntjens, professeur à l'Université d'Anvers et grand spécialiste de la Région des Grands Lacs, invité ce mardi matin de Matin Première. Car après plusieurs jours de manifestations de plus en plus violentes, le régime du président burundais Pierre Nkurunziza tient bon. Il est largement soutenu par la majorité des Burundais vivant dans des zones rurales, et Nkrurunziza assuré de sa réélection. "On vit une déconnexion assez nette entre la ville et la campagne. Quatre-vingt pourcents des Burundais vivent en milieu rural, alors que les manifestations ont lieu principalement à Bujumbura. Le président Nkurunziza est très populaire dans le Burundi profond."

Le Burundi contre le reste du monde

Le pouvoir s’appuie également sur des informations et des rumeurs propagées par des médias qui lui sont proches. Ils évoquent depuis quelques jours des manifestants mobilisés et payés par des puissances étrangères. "De la propagande", selon Filip Reyntjens. "On se cherche un ennemi commun, et de préférence étranger, de façon à se présenter comme la victime d’un complot international, de préférence impérialiste ", explique-t-il. Dans la veine, "Le gouvernement est (...) profondément préoccupé par l'activité diplomatique en cours qui tend à saper et -dans une large mesure- à dénigrer les institutions républicaines et constitutionnelles" du pays, a dénoncé sur les ondes de la radio nationale le porte-parole du gouvernement Philippe Nzobonariba ce mardi. Le porte-parole a par ailleurs évoqué des "rapports (...) publiés pour diaboliser le gouvernement du Burundi" et pointé du doigt "les médias internationaux et des agents étrangers qui encouragent et soutiennent ouvertement les rumeurs accompagnées de manifestations violentes dans quelques quartiers de la capitale provoquant ainsi un exode de réfugiés dans les pays voisins".

Dans ce contexte de méfiance entre la communauté internationale et le pouvoir burundais, Belgique, Pays-Bas et Suisse avaient annoncé à la mi-mai la suspension de leur aide au processus électoral -soit environ 80% de son financement- et demandé le report des élections, estimant pas réunies les "conditions minimales" pour ces scrutins.

Selon un décret présidentiel obtenu mardi par l'AFP, les 44 milliards de francs burundais, imputés au "Financement des élections 2015" sont financés par une augmentation de "l'endettement intérieur de 28 milliards de francs burundais", par un "produit divers" d'un milliard et par l'annulation de 15 milliards de crédits budgétaires de la présidence et de divers ministères.

De son côté, la France a suspendu sa coopération sécuritaire avec le Burundi, a-t-on appris mardi de source diplomatique française à Bujumbura.

La France "a gelé sa coopération sécuritaire" dans les domaines de la police et de la défense, a indiqué cette source, alors que le pays connait depuis un mois un vaste mouvement de contestation populaire contre le président Pierre Nkurunziza.

Côté armée, cette suspension concerne les formations de militaires participant aux missions de maintien de la paix à l'extérieur du Burundi -des mission très lucratives, vitales pour l'armée- et celles d'autres unités spécialisées. Mais le gel porte aussi sur des formations techniques de la police.

"Le Rwanda sera obligé d'intervenir"

Si l’avenir est incertain à Bujumbura, les perspectives sont toutes sombres. Filip Reyntjens dégage deux hypothèses.

La première verrait "le parti au pouvoir faire le gros dos, continuer à réprimer les manifestations" et miser sur la lassitude des opposants comme de la communauté internationale pour "repasser aux affaires courantes". "Le régime sera alors plus répressif qu’il ne l’est aujourd’hui."

La deuxième verrait "un certain nombre de partis politiques, voire certaines ailes de ces partis, reprendre les armes, et que la guerre civile au Burundi recommence. Une relance de la guerre civile n’est pas à exclure", redoute-t-il. Pire, ajoute-t-il, "dans un contexte où les frontières sont poreuses, une extension internationale à la République démocratique du Congo et au Rwanda n’est pas non plus à exclure ". "Si les FDLR, les rebelles Hutus qui opèrent au Congo, devaient intervenir dans ce conflit, et qu’il y avait l’impression, à Kigali, que des Tutsis burundais sont ciblés, le Rwanda a déjà averti qu’il serait obligé d’intervenir", poursuit-il.

Des discussions ont lieu et les chefs d’Etat de la région se rendent compte du danger que présente la situation burundaise. Les dirigeants des pays de la Communauté d'Afrique de l'Est (EAC) se réuniront d'ailleurs dimanche en Tanzanie pour un deuxième sommet sur la crise politique déclenchée après l'annonce de la candidature de Pierre Nkurunziza à un troisième mandat, a annoncé mardi, qui réunit la Tanzanie, le Burundi, le Kenya, l'Ouganda et le Rwanda. Mais au Burundi, "le compromis parait peu probable" selon Filip Reyntjens. "Le Président a déjà annoncé plusieurs fois qu’il se représenterait. Il est très difficile pour Nkurunziza de rebrousser chemin. L’opposition ne négociera rien d’autre que le retrait de sa candidature. Si le CNDD-FDD, le parti du président, proposait un autre candidat que Nkurunziza, il serait plus que probablement élu." Le maintien au pouvoir du président, il est vrai, n’est pas qu’une question personnelle. "On oublie souvent qu’il y a derrière ces chefs d’Etat toute une cour qui perdrait tous ses avantages", lance Filip Reyntjens.

L’imbroglio burundais est-il appelé à se reproduire chez ses voisins ? Paul Kagamé au Rwanda et Joseph Kabila en République Démocratique du Congo seront en tout cas bientôt dans une situation similaire. "Le cas Nkurunziza est perçu comme un précédent, puisque nous aurons des élections présidentielles en 2016 au Congo et en 2017 au Rwanda. Kabila et Kagamé sont tous deux interdits de nouveau mandat par leur constitution." Ce qui reposera immanquablement les questions de l’instabilité et de l’autoritarisme. Le régime rwandais, le plus stable de la région, semble se diriger toujours plus vers le second. "Il y a déjà au Rwanda une campagne en faveur d’une révision constitutionnelle pour autoriser Paul Kagamé à exercer un troisième mandat. Les esprits sont préparés, il y a des pétitions qui sont envoyées au Parlement, tout ça est préparé. S’il y a un référendum constitutionnel, Kagamé aura près de 100% des voix. Il n’y aura pas de débat à l’intérieur de ses frontières", conclut Filip Reyntjens.

RTBF (avec BELGA)

Et aussi

Newsletter RTBF Info - Afrique

Chaque semaine, recevez l’essentiel de l'actualité sur le thème de l'Afrique. Toutes les infos du continent africain bientôt dans votre boîte de réception.

OK