Burundi: contestation politique, acteurs multiples et avenir incertain

L'armée semble aujourd'hui jouer un rôle clef pour éviter l'escalade de la violence.
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L'armée semble aujourd'hui jouer un rôle clef pour éviter l'escalade de la violence. - © SIMON MAINA - BELGAIMAGE

CNDD-FDD, partis d'opposition, police, Imbonerakure, société civile... Le paysage sociopolitique burundais est complexe et, si les récentes manifestations portent un message qui semble aussi clair que fondé, la tournure que pourraient prendre les événements est nettement plus trouble. Décryptage.

Pierre Nkurunziza est au pouvoir depuis 2005. Réélu en 2010, il se présente aujourd'hui pour un troisième mandat consécutif, après l'officialisation samedi de sa candidature à l'élection présidentielle de juin prochain.

C'est cette décision qui est à l'origine des manifestations de ces derniers jours. Les adversaires du chef de l'État – partis d'opposition et diverses organisations de la société civile – dénoncent là une manœuvre anticonstitutionnelle, qui va à l'encontre de l'accord de paix qui a mis fin à la guerre civile en 2005.

Une contestation qui n'a rien d'ethnique

Cette guerre civile qui a éclatée en 1993 était un conflit ethnique entre Hutus et Tutsis, comme au Rwanda en 1994. Mais ce qui se passe aujourd'hui au Burundi n'a plus rien d'ethnique. Il s'agit de politique, de pouvoir, et d'une opposition qui tente de rivaliser avec la machine électorale que constitue le parti au pouvoir, le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD).

Pour se défendre et justifier une troisième candidature, Nkurunziza relativise la valeur de son premier mandat : il avait alors été élu par les parlementaires, et non pas par la population au suffrage universel direct; pour lui, ce mandat ne compte donc pas. L'argument semble toutefois difficilement recevable.

Texte sans ambiguïté

Comme l'indique l'article 7.1 du premier chapitre du second protocole du traité de paix de 2000, le fameux Accord d'Arusha, "la Constitution stipule qu’à l’exception de la toute première élection présidentielle, le Président de la République est élu au suffrage universel direct".

"Le premier Président de la période post-transition est élu par l’Assemblée nationale et le Sénat réunis, à la majorité des deux tiers", précise plus loin l'article 20.10.

Mais l'article 7.3 du même chapitre précise, sans équivoque, que le président "est élu pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois. Nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels".

Aucune exception n'est formulée. Pas même pour le premier mandat présidentiel de la période de transition post-guerre civile. Pas même dans le cas particulier de l'élection indirecte, par les députés et sénateurs.

Populaire et désintéressé de la capitale

Malgré l'absence d'ambiguïté des textes et bien que le Sénat ait décidé ce mardi de saisir la Cour Constitutionnelle, Pierre Nkurunziza campe sur sa position : il ne "reculera pas" devant les manifestants, à en croire l'un de ses proches conseillers.

Et même s'il le voulait, retirer sa candidature après l'approbation unanime de son parti (à l'exception de quelques frondeurs rapidement écartés) semble difficile, écrit sur son blog Christoph Vogel, conférencier à l'Institut des Études Africaines de l'université de Cologne et chercheur en géographie politique à l'université de Zurich.

Le CNDD-FDD est un parti puissant, et son leader est, quoi qu'on puisse en dire, "LE" favori. "Un animal politique (et) un bon tribun" qui "utilise bien le contact avec le peuple", indique un observateur au magazine Notre Afrik.

"Contrairement à d’autres dirigeants africains, il ne donne pas l’impression d’avoir perdu contact avec la réalité", analyse un diplomate, tandis qu'un autre expliquait en 2010 que "la construction des écoles et la gratuité de la maternité et des soins de santé pour les moins de cinq ans" lui ont permis d'acquérir une popularité importante.

Mais c'est surtout en dehors de la capitale que cette popularité se vérifie. Pierre Nkurunziza a d'ailleurs pour Bujumbura un intérêt tout relatif : "Ce n'est pas là que les élections se jouent", dit-il.

Le CNDD-FDD possède ainsi une base électorale importante dans tout le pays, tandis que les partis d'opposition (FNL, MSD et ADC essentiellement) sont nettement plus "urbains", ce qui explique pourquoi les manifestations "anti-troisième-mandat" se concentrent principalement à Bujumbura.

Police et services secrets au service de Nkurunziza

Et celles-ci se frottent aux forces de police (qu'un projet de la coopération belge au développement tente de professionnaliser) et aux services secrets burundais qui semblent "sous le contrôle étroit de l'entourage de Nkurunziza", note Christoph Vogel qui estime que la répression qu'ils mènent de manière continue contre l'opposition politique, les médias et la société civile "ne laisse aucun doute quant à leur détermination à exécuter le décret présidentiel". En témoignent lundi la fermeture de la Radio Publique Africaine (RPA), principale radio indépendante du pays, ainsi que l'arrestation du défenseur des droits de l'Homme Pierre Claver Mbonimpa.

Mais la police est limitée en nombre et, si le mouvement de protestation venait à s'intensifier, elle pourrait ne plus savoir faire face seule. Quant aux services secrets, ils ont été "récemment accusés par plusieurs sources de faire de l'intimidation ciblée et de mener d'autres formes d'oppression".

Les Imbonerakure, milice pro-pouvoir ou jeunesse "pacifique" ?

À cela s'ajoutent les Imbonerakure, la ligue des jeunes du CNDD-FDD. Un groupe très controversé, présenté comme "pacifique" par le gouvernement, mais qualifié de "dangereux" par le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'Homme, Zeid Ra'ad Al Hussein, qui appelait le gouvernement et les autorités du Burundi à "signifier qu'ils ne toléreront plus ses activités extrêmes".

Les Imbonerakure sont en effet pointés comme une milice pro-pouvoir qui agirait en toute impunité, pratiquant l'intimidation politique, perpétrant des crimes et s'adonnant aux vols. Des accusations mensongères selon Denis Karera, le président de ces jeunes du parti au pouvoir, qui parle très simplement de "jeunes comme les autres".

Ce mouvement compterait, selon lui, près de 3,5 millions de membres, soit un plus d'un tiers de la population totale du pays, tous âgés de 15 à 35 ans. Difficile cependant de vérifier un tel chiffre, car il n'existe pas de listing des Imbonerakure.

Toute dévouée à la cause du CNDD-FDD, ils auraient pour une part été formés militairement, il y a un an, de l'autre côté de la frontière, dans l'est de la République Démocratique du Congo, à en croire plusieurs médias dont le journal Iwacu - Les Voix du Burundi. Le parti au pouvoir dément, mais les Imbonerakure auraient pourtant bien été appelés "en renfort des forces de police" après les premières manifestations de ces derniers jours.

L'armée, dernier élément impartial ?

Reste l'armée qui apparaît jusqu'à présent comme l'élément impartial de ce paysage complexe. Les Forces Nationales de Défense (FND), selon le nom officiel, ont bonne réputation, notamment pour leur contribution aux missions des Nations unies et de l'Union africaine.

Son état-major est un mélange stable entre pro-gouvernement et défenseurs de l'État, écrit Christoph Vogel. "Par exemple, le ministre de la Défense Pontien Gaciyubwenge a récemment désobéi à la demande de Nkurunziza d'intégrer des éléments armés des Imbonerakure à l'armée."

Les troupes du général Gaciyubwenge sont intervenues pour encadrer et protéger les manifestants, équilibrant ainsi les forces en présence, sans pour autant prendre position. Elle jouera sans aucun doute un rôle clef dans l'évolution de la situation.

T. Mignon (@thomasmignon)

 

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