Burkina: l'armée prend le pouvoir, l'assemblée est dissoute

Burkina: un mort et l'annulation du vote de la loi controversée
2 images
Burkina: un mort et l'annulation du vote de la loi controversée - © Tous droits réservés

L'armée burkinabè a annoncé jeudi la dissolution du gouvernement et de l'Assemblée, l'instauration d'un couvre-feu et la mise en place d'un organe de transition, lors d'une conférence de presse à l'issue d'une journée d'émeute contre le président Blaise Compaoré.

Les pouvoirs exécutifs et législatifs seront assumés par un organe de transition, avec l'objectif d'un retour à l'ordre constitutionnel "dans un délai de douze mois", selon un communiqué du chef d'état-major des armées Nabéré Honoré Traoré, lu par un officier lors d'une conférence de presse. Un couvre-feu est imposé "sur l'ensemble du territoire de 19h à 6h" pour "préserver la sécurité des personnes et des biens".

D'après un correspondant RTBF sur place, Blaise Compaoré, président du Burkina Faso depuis 27 ans, serait en fuite, peut-être au Togo. Son frère François, détesté par la population, a été arrêté à l'aéroport. On s'oriente vers un scénario de prise du pouvoir transitoire par les militaires, en vue de l'organisation d'élections libres et transparentes. Pour les observateurs sur place, un tel scénario était plus ou moins attendu. Voici un an déjà que la colère montait suite à ce projet de révision de l'article 37 de la Constitution afin de permettre au président Blaise Compaoré de briguer un troisième mandat. L'Assemblée nationale burkinabé devait se prononcer ce jeudi sur cette. Une marche annoncée par l'opposition pour ce jeudi matin avait pour but d'empêcher le vote au parlement du projet de loi modifiant la constitution. La police a tenté en vain de repousser aux lacrymogènes les manifestants décidés à empêcher la séance. Plus d'un millier d'entre eux ont toutefois réussi à pénétrer dans l'Assemblée nationale.

Des émetteurs radio, dont celui de Radio France International, ont été coupés. L'aéroport de Ouagadougou est fermé et par conséquent tous les vols sont annulés, à l'arrivée comme au départ.

Devant l'emballement des événements, le gouvernement a annoncé la suspension de cette réforme constitutionnelle controversée et a annulé le débat parlementaire. Il semble que cela n'ait pas suffit : pour de nombreux opposants, le mot d'ordre serait plutôt "Compaoré dégage". La suite des événements dépendra de l'attitude des forces de l'ordre.

Sac de l'Assemblée Nationale

Jeudi vers midi, l'Assemblée nationale burkinabè était enveloppée d'une fumée noire provenant des véhicules brûlés, tandis qu'un hélicoptère survolait les lieux.

Un correspondant a compté 18 voitures calcinées dans la cour et à l'extérieur du bâtiment, qui a été méthodiquement mis à sac, chaque bureau ayant été visité. Le matériel informatique a été pillé et des documents incendiés. La foule s'est ensuite dirigée vers la Présidence.

Le général en retraite Kouamé Lougué, à qui des dizaines de milliers de manifestants ont demandé de prendre le pouvoir, rencontrait jeudi le chef d'état-major Nabéré Honoré Traoré, ainsi que les plus hauts gradés du pays. Très apprécié des troupes et de la population, Kouamé Lougué, ancien chef d'état-major et ministre de la Défense jusqu'à son limogeage en 2003, s'est imposé au coeur du jeu. Il a ainsi rencontré le Mogho Naba, le "roi" des Mossi, une autorité coutumière très respectée dans le pays. Le chef de l'Etat appartient à cette ethnie, la plus importante du Burkina.

"L'armée est soudée avec le peuple", a affirmé Bénéwendé Sankara, l'un des ténors de l'opposition, demandant "la démission pure et simple du président Blaise Compaoré".

Les manifestants ont ensuite pris d'assaut la télévision nationale qui a cessé d'émettre. Plusieurs centaines de personnes sont entrées dans les locaux de la Radiodiffusion télévision du Burkina (RTB), où ils ont pillé le matériel, caméras incluses, cassé des voitures mais n'ont pas touché au personnel. Les manifestants sont repartis sans avoir pu pénétrer dans les studios.

Mamadou Kadré, un député de l'opposition présent au Parlement à l'arrivée des protestataires, a affirmé à l'AFP que ses collègues de la majorité ont été exfiltrés, sans précision quant au moment ni au lieu de leur exfiltration. Les forces de l'ordre, qui avaient commencé par tirer des gaz lacrymogène sur les manifestants, ont ensuite battu en retraite.

"Libérez le palais présidentiel"

Un premier groupe de quelques centaines de protestataires avait réussi à forcer une première barrière pour arriver à 50 mètres du Parlement. Un second groupe, plus important, d'environ mille personnes, a percé un second barrage. Ces manifestants, des jeunes extrêmement remontés, criaient à tue-tête "Libérez Kosyam", le nom du palais présidentiel.

Vers 14 heures, les manifestants, venus à moto ou à pied, étaient bloqués à environ 500 mètres de Kosyam, le palais présidentiel, défendu par des soldats de la garde présidentielle dont certains ont effectué des tirs de sommation. Jeudi après-midi, les combats se poursuivaient aux alentours du palais.

Annulation du vote

L'Assemblée nationale devait examiner jeudi un projet de loi visant à réviser la Constitution pour permettre au président Blaise Compaoré de se maintenir au pouvoir, faisant passer le nombre maximum de mandats présidentiels à trois plutôt que deux. Il avait pris le pouvoir il y a 27 ans par un coup d'Etat. L'opposition avait appelé depuis des jours à "marcher sur l'Assemblée" pour empêcher la tenue du vote.

Arrivé aux affaires il y a 27 ans, le président Compaoré devait achever l'an prochain son dernier mandat, après deux septennats (1992-2005) et deux quinquennats (2005-2015). Lui qui a déjà modifié deux fois l'article 37 de la Loi fondamentale, en 1997 puis en 2000, pour se maintenir au pouvoir, défendait la stricte légalité de sa démarche pour cette troisième retouche.

"Le gouvernement a annulé le vote de la loi", a déclaré Alain Edouard Traoré, porte-parole du gouvernement et ministre de la Communication. Dans un communiqué, le gouvernement a également "appelé les populations au calme et à la retenue", après le saccage de l'Assemblée par des manifestants.

La France a de son côté appelé à un "retour au calme" en demandant "à toutes les parties de faire preuve de retenue" alors que plus de 3500 de ses ressortissants se trouvent actuellement sur le sol burkinabè. Les Etats-Unis ont exprimé leur "vive inquiétude". L'ONU et l'Afrique joignent leurs forces pour la recherche d'une solution. L'émissaire de l'ONU pour l'Afrique de l'Ouest, Mohamed Ibn Chambas, sera dans le pays vendredi, au sein d'une mission de paix conjointe à l'Union africaine et à la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO).

Un mort à Ouagadougou

Un homme a par ailleurs été tué lors des manifestations qui ont secoué Ouagadougou. La victime, d'une trentaine d'années, présentait une plaie à la tempe et a été retrouvée morte à 300 mètres du domicile de François Compaoré, frère du chef de l'Etat et personnalité influente du régime, a indiqué à l'AFP un témoin de la scène, selon lequel l'homme a été tué par un de ses gardes du corps.

Depuis le début de la semaine, les manifestations se succèdent. Mardi, des centaines de milliers de personnes - un million, selon l'opposition - étaient descendues dans la rue à Ouagadougou pour dénoncer un "coup d'Etat constitutionnel". Dans la deuxième ville du pays, Bobo Dioulasso, une statue du président a été renversée et des bâtiments publics pris d'assaut.

Les opposants se prenaient ces derniers jours à rêver d'un renversement du régime, longtemps considéré comme l'un des plus stables de la région. Pour le régime en place depuis le putsch de 1987, c'est la crise la plus grave depuis la vague de mutineries de 2011, qui avait fait trembler le pouvoir.

Un "printemps noir au Burkina Faso, à l'image du printemps arabe", lançait mercredi l'opposant Emile Pargui Paré. Quelque 60% des 17 millions d'habitants ont moins de 25 ans et n'ont jamais connu d'autre dirigeant que M. Compaoré.

Le projet de révision et les tensions qu'il suscite inquiètent les partenaires du "pays des hommes intègres" (Burkina Faso, en langues locales) qui joue un rôle incontournable dans la zone sahélienne, en proie aux menées de groupes jihadistes liés à Al-Qaïda.

Sur le continent africain, les développements de la crise burkinabè sont suivis de près. Au moins quatre chefs d'Etat préparent ou envisagent des révisions constitutionnelles similaires pour se maintenir au pouvoir, au Congo Brazzaville, au Burundi, en République démocratique du Congo et au Bénin. Le procédé, classique, a déjà été utilisé dans huit pays africains ces dernières années.

Les écarts de plus en plus criants entre une population toujours plus pauvre et une classe dominante sans cesse plus riche sont aussi une des raisons profondes des événements actuels.

RTBF avec AFP

Newsletter RTBF Info - Afrique

Chaque semaine, recevez l’essentiel de l'actualité sur le thème de l'Afrique. Toutes les infos du continent africain bientôt dans votre boîte de réception.

OK