Bruxelles: le quartier européen, un quartier sacrifié à l'Europe ?

Le quartier européen: un pan entier de Bruxelles à deux pas du centre, remodelé par l'Union européenne.
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Le quartier européen: un pan entier de Bruxelles à deux pas du centre, remodelé par l'Union européenne. - © Belga - D.R.

Vous connaissez certainement le rond-point Schuman à Bruxelles, pour l’avoir vu si souvent à la télévision, englué dans une manifestation.

Vous connaissez peut-être aussi, en bordure du rond-point, les bâtiments les plus connus de l’Union européenne : le Berlaymont, en forme de croix avec son enfilade de drapeaux, et le bâtiment du Conseil aux milliers de châssis en bois, qui héberge les sommets des chefs d’États. Plus loin, le Parlement européen, Place du Luxembourg, porte bien son surnom de "Caprice des Dieux", pour sa forme de fromage et son gigantisme.

Mais au-delà de ces 3 édifices et de ce rond-point, c’est toute une portion de Bruxelles qui est dédiée à l’Europe : plus de 80 îlots, à la fois méconnus et mal-aimés.

Après 60 ans d’enracinement progressif de l’Europe à Bruxelles, ceux qui fréquentent ce coin-là l’aiment peu et les Bruxellois n’y vont pas.

La sauce n’a pas pris : pourquoi ?

Un autre Bruxelles

Une jeune Finlandaise soupire entre deux bouchées de sandwich, sur un banc du rond-point Schuman : "Ici, j’ai l’impression que ce n’est pas vraiment Bruxelles, les bâtiments sont tellement grands… Tout ça n’est pas très accueillant. Et tout a l’air trop jeune pour Bruxelles… et en même temps démodé. Chaque bâtiment a sans doute été fait selon la mode de son époque, ça donne un bric-à-brac…".

Elle pointe du doigt la Rue de la Loi, rue-couloir de vitres et de pierre : aujourd’hui, quel Européen en est fier ? Le sera-t-on dans 20 ans, après la refonte planifiée de cette rue-couloir ? La Commission européenne prévoit d’y augmenter les surfaces de bureaux en gagnant de la hauteur avec, notamment, une tour d’une cinquantaine d’étages. Le Projet Loi 130, c’est son nom, assure que ce sera assorti de nouveaux espaces publics de qualité. Le long d’un axe à quatre bandes, le défi est grand.

Le rond-point Schuman (en 1978 et aujourd’hui)

RTBF - SONUMA - Am.C.

Autour du rond-point Schuman (1987 et aujourd’hui)

Images bruciel.brussels

La Rue de la Loi en 1988 et aujourd’hui

Belga - Am.C.

Ce que reflètent les façades

Un agent de nettoyage, né dans le quartier, ne parierait pas sur un retour du bien-être ici. "J’ai connu le quartier avant le Parlement. J’ai toujours habité à Ixelles, plus rien n’est pareil. Le quartier était très bien avant, sans la Commission européenne, sans le Parlement européen." Et quand il s’étend sur sa vision de l’Europe, on sent que le parachutage de ces bâtiments dans "ses" rues contribue à son rejet de "l’Europe". A ses yeux, l’Union sent l’argent, l’opacité, la distance, comme ces façades rutilantes et énigmatiques.

Et Marco Schmitt, membre du Comité de Quartier Léopold, pense qu’il y a un sérieux travail à mener pour que l’architecture de l’Union, sa vitrine, renvoie à l’avenir un autre message voire suscite l’adhésion.

Des vitres mais peu de transparence

Marco Schmitt, se présente d’emblée comme fils de fonctionnaires européens, luxembourgeois mais bruxellois d’adoption. "Je suis lié à ce quartier notamment à cause de mon affection vis-à-vis des institutions européennes et du fait que je ne suis pas toujours très content de la manière dont elles s’expriment ici à Bruxelles."

Il donne l’exemple de l’architecture du Parlement européen, une suite d’écrans : "Avant d’atteindre la partie la plus symbolique du Parlement européen, le bâtiment de l’hémicycle, vous devez traverser une première couche de bâtiment, puis une deuxième, puis une rue en contrebas, une esplanade. Et ensuite seulement vous arrivez au bâtiment de l’hémicycle, mais… par derrière et par en dessous"

"Je pense que c’est assez représentatif du manque de lisibilité de ces institutions européennes en général. Les citoyens européens ne comprennent pas les institutions européennes, mais ces dernières font en sorte de ne pas se faire comprendre. Notamment en se construisant ici à Bruxelles."

Des jours fastes et des jours sans

Catherine a connu le Parlement européen quand il sortit de terre. Elle tient un commerce juste en face depuis 25 ans. C’est l’un des seuls commerces à ne pas avoir changé de nom ou de gérant ces dernières années : elle compte les "anciens" sur les doigts d’une main.

Mais elle ne voudrait pas changer d’implantation.

D’abord parce qu’elle adore ce contact permanent avec des clients de 28 pays, 24 langues, à ses yeux mal compris et mal considérés. "On voit ce qu’on en raconte à la télé, mais ici je vois des gens qui travaillent beaucoup, qui sont très investis, qui ont envie de défendre des situations, défendre des pays émergents… ceux-là, on n’en parle pas beaucoup."

Et avoir une institution européenne face à sa vitrine, c’est banco ? Elle nuance. "Ils sont là 15 jours sur le mois. Il y a une semaine où ils sont à Strasbourg, on fait 60% de chiffre d’affaires en moins, avec des loyers qui ont été multipliés par 5 en 20 ans ! Il faut pouvoir assumer une rentabilité derrière tout ça."

Elle ne lâcherait pas ce quartier de travail… Mais y vivre ? "Non. Il n’y a presque pas de verdure. Et puis le week-end, c’est mort, la semaine de Strasbourg aussi…"

Le rythme spécifique, décalé, du personnel de l’Europe qui dépend des cycles parlementaires marque le quartier. Le rend, sans transition, festif et vivant puis désert et peu hospitalier.

De mauvais souvenirs

A cette architecture opaque et "peu accueillante" et ces transhumances déconcertantes s’ajoute une raison de désamour chez certains Bruxellois. Ce quartier, autant que dans le Quartier Nord ou la Jonction Nord-Midi, a subi des expropriations en série au fil des chantiers. L’exil de voisins et la démolition de maisons à taille humaine au profil d’enfilades de bureaux.

Entre le Berlaymont et le Parlement européen (1971 et aujourd’hui)

Images bruciel.brussels

Archive 19 février 1994 : démolition d’ateliers d’artistes rue Godcharles

La gare de Bruxelles-Luxembourg complètement recouverte par une esplanade lors de la construction du quartier européen

Images bruciel.brussels

Il y en a, des habitants : on les oublierait presque.

"J’ai grandi ici. Et j’ai choisi de rester, avec ma famille", raconte Corentin Dellicour. Entre sa petite maison et le Caprice des Dieux, il doit y avoir 50 mètres. Ils sont voisins, le Parlement européen et lui, mais c’est une cohabitation laborieuse. "Une grosse partie du quartier a été expropriée lors de la construction du Parlement. De très nombreux habitants ont été chassés. Il y avait une vie culturelle riche qui a été perdue, avec des ateliers d’artistes."

Une période éprouvante, jalonnée de batailles en comité de quartier, sans trop savoir à quelle porte frapper pour être écoutés.

"On doit encore régulièrement rappeler que ces projets ont un impact sur les gens qui vivent, qu’il y a des habitants à proximité. Et qu’on ne vient pas dans une volonté égoïste de voisins qui ne veulent pas que leur quartier bouge ! Une ville est en perpétuelle mouvance, on n’est pas contre, on veut juste… être écoutés."

Il passe rapidement sur l’esplanade devant le bâtiment, où "ses enfants ont appris à rouler à vélo, mais qui n’a pas beaucoup d’âme. Il y a très peu d’animations organisées, souvent pour des raisons de sécurité".

Quant aux bâtiments eux-mêmes, il les trouve désolants : une architecture "triste" et peut-être déjà à refaire puisque l’état de l’édifice est préoccupant, 30 ans à peine après sa construction. Il faudra le rénover en profondeur ou… le raser pour le reconstruire. "Tout ça pour ça."

A l’horizon, encore des grues.

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