Brexit : quels sont les gagnants et les perdants ?

Ce 1er janvier, le Royaume-Uni largue des amarres, le royaume coupe ses derniers liens avec l’Union européenne. Un accord a été trouvé en dernière minute pour faciliter les échanges commerciaux entre les anciens partenaires, ce qui devrait réduire les effets négatifs du divorce.

Cette séparation d’avec l’Europe continentale était ardemment souhaitée par une majorité de Britanniques depuis le référendum de juin 2016. Ces Brexiters sont aujourd’hui aux anges. Mais finalement, dans cette séparation, qui perd et qui gagne ?

"Il n’y a pas de gagnant dans le Brexit, jugeait le négociateur européen Michel Barnier. C’est perdant-perdant. C’est un affaiblissement que de se séparer".

En y regardant de plus près, on peut tout de même trouver des gagnants et des perdants.

 

LES GAGNANTS

1. Le nationalisme britannique

C’est la motivation première de la séparation avec l’Union européenne : rendre au Royaume sa pleine souveraineté, le contrôle de ses décisions qui se prendront à nouveau uniquement à Londres et plus à Bruxelles.

"Nous avons repris le contrôle de notre destinée", se réjouit le Premier ministre Boris Johnson, qui n’a cessé de flatter le nationalisme britannique et de caricaturer la construction européenne. Pour lui, une nouvelle ère s’ouvre pour une Grande-Bretagne désormais tournée vers le monde.

L’europhobe Nigel Farage, qui a fait carrière sur le rejet de l’Union européenne, avait célébré à sa manière la sortie formelle du Royaume-Uni, le 31 janvier dernier. "Nous pouvons célébrer le fait que nous sommes libres des contraintes de l’UE, nous pourrons retrouver notre place dans le monde. La guerre est finie. Nous avons gagné !"

2. Le nationalisme écossais

En Ecosse, le Brexit a réveillé la cause indépendantiste, question qui semblait réglée après l’échec d’un référendum d’autodétermination en 2014. Attachés à l’Union européenne, les Ecossais avaient majoritairement rejeté le Brexit. Les nationalistes imaginent à présent le retour d’une Ecosse indépendante dans l’Union. Cette Ecosse européenne devrait abandonner la livre sterling et ériger avec l’Angleterre une frontière assez dure pour préserver l’intégrité du marché unique.

La Première ministre Nicola Sturgeon compte bien capitaliser sur le sentiment proeuropéen pour tenter de remporter les élections écossaises du 6 mai 2021, et accentuer la pression sur Boris Johnson. Le Premier ministre britannique a catégoriquement exclu d’accorder un nouveau référendum à l’Ecosse.

3. La réunification irlandaise

Avec le Brexit, la province britannique d’Irlande du nord se retrouve dans un statut hybride : elle appartient toujours au Royaume-Uni, mais reste soumise à une série de règles européennes pour éviter le rétablissement d’une frontière physique entre les deux Irlande.

Dès lors, la question de la réunification de l’île revient dans les esprits, plus de vingt ans après la fin des Troubles ayant ensanglanté la province. Arguant que le Brexit avait "changé la donne", la cheffe du parti nationaliste Sinn Fein, Mary Lou McDonald, a jugé qu’un référendum sur l’unité de l’île pourrait avoir lieu dans les trois à cinq ans.

Pour Dublin, dont la priorité est de préserver la paix, un référendum comporte un grand risque : une victoire trop courte en faveur de la réunification pourrait mener à une riposte violente des unionistes.

4. La cohésion européenne

Les fédéralistes européens voient les Britanniques s’éloigner avec soulagement : tout au long de leurs 47 années d’adhésion à l’Union, ils n’ont eu de cesse de ralentir les progrès de la construction européenne. Londres voyait avant tout l’Union comme un grand marché et les Britanniques sont restés des Européens à part, en dehors de plusieurs politiques d’intégration (accord de Schengen de libre circulation ou monnaie unique).

L’historien Robert Frank qui a consacré un livre aux relations anglo-européennes estime que "sur le plan politique, ce sera nettement moins difficile d’avancer, le Brexit est un atout pour davantage d’intégration. Il y aura toujours des réticences ici ou là mais elles ne seront plus portées par un pays aussi puissant que le Royaume-Uni".

Sur les valeurs démocratiques de l’Union ou l’ouverture aux migrants, plusieurs pays d’Europe centre et orientale sont entrés en opposition frontale avec l’Union européenne. Mais pour l’heure, Varsovie comme Budapest, qui profitent largement des financements européens, se sont bien gardés d’agiter la menace d’une sortie, d’autant plus que leurs opinions publiques sont favorables à l’UE.

De même, les leaders populistes qui brandissaient il y a quelques années la menace d’une sortie de pays comme la France ou l’Italie, se font plus discrets. Le Brexit a sans doute démontré qu’un pays a plus à perdre qu’à gagner dans cette aventure.

5. La défense européenne

Avec le départ britannique, c’est un pan de la force militaire européenne qui prend ses distances. L’armée britannique est considérée comme la sixième puissance militaire du monde. C’est le seul Etat européen, outre la France, doté de l’arme nucléaire

Et pourtant, ce départ n’inquiète nullement les partisans de la défense européenne : le Brexit devrait faire progresser la politique de défense commune. "La Grande-Bretagne n’a jamais été favorable à l’émergence d’une sécurité européenne autonome. Elle a toujours défendu le rôle principal de l’Otan", souligne Pierre Vimont, chercheur associé à Carnegie Europe. Depuis l’annonce du départ britannique, l’intégration militaire européenne aurait plutôt tendance à s’accélérer.

LES PERDANTS

1. Le commerce

Le Royaume-Uni risque de payer au prix fort sa volonté de recouvrer sa souveraineté, près de 50 ans après son intégration au marché commun. Le pays est en effet très dépendant de l’Europe pour ses débouchés commerciaux : il exporte 45% de ses produits vers le continent. A l’inverse, l’Europe n’exporte que 5,5% de ses produits outre-Manche. Mais toutes les régions ne sont pas logées à la même enseigne. Le ministre-président flamand Jan Jambon estime que la Flandre perdra plus de 6500 emplois et 0,6% de PIB.

L’accord conclu la veille de Noël préserve néanmoins l’accès sans quotas ni droits de douane du Royaume-Uni au marché unique européen, qui compte quelque 450 millions de consommateurs. Mais il n’empêchera pas des perturbations et des effets économiques indésirables pour le Royaume-Uni ou pour des Etats membres de l’UE. Des perturbations sont à attendre dans les ports, alors que les normes de sécurité alimentaire et les critères d’exportation vont changer.

2. Les prix (en Grande-Bretagne)

A court terme, le Brexit risque de perturber la chaîne d’approvisionnement en alimentation et médicaments au Royaume-Uni. Les professionnels craignent des retards de livraison et des hausses de prix. La Grande-Bretagne importe près de la moitié de ses légumes frais et la majorité de ses fruits. Au total, 30% de la nourriture consommée au Royaume-Uni vient de l’Union européenne.

Le compromis entre Londres et Bruxelles évite bien l’imposition de droits de douane ou de quotas, mais il impose de nouvelles vérifications. Les exportations européennes vers le Royaume Uni nécessiteront des documents administratifs qui vont peser sur les coûts. La procédure va ralentir en particulier l’acheminement des produits alimentaires et des médicaments. C’est ce que craignent les associations sectorielles britanniques.

3. Les touristes

Pour les touristes, les week-ends de shopping à Londres risquent de ne plus faire recette. Le Royaume-Uni quitte le marché unique et l’union douanière ; cela signifie que l’on ne pourra plus ramener gratuitement en Belgique des quantités illimitées d’achats.

La règle qui vaut pour les autres pays non-membres de l’UE s’applique désormais au Royaume-Uni. Pour les voyageurs aériens et maritimes, il est permis de ramener des biens à usage personnel pour une valeur globale maximale de 430 euros par personne. Cette valeur est limitée à 300 euros pour ceux voyageant autrement. Au-delà de ce montant, les droits de douane et la TVA sont dus.

Des limites s’appliquent aussi pour la quantité de cigarettes (200) et autres produits du tabac, les boissons alcoolisées (4 l de vin, 1 l de spiritueux), et l’argent liquide (à déclarer au-delà de 10.000 euros).

Dans un premier temps, on pourra continuer de voyager vers le Royaume-Uni pour du tourisme ou de courtes durées avec uniquement sa carte d’identité belge. A partir d’octobre 2021, la carte d’identité ne suffira plus, et il faudra présenter un passeport valide pour passer outre-Manche.

4. Les étudiants

Londres sort du programme d’échanges pour étudiants Erasmus. Il sera remplacé par un programme national baptisé Alan Turing qui, selon Boris Johnson, permettra aux étudiants britanniques d’aller étudier dans les "meilleures universités" partout dans le monde et non seulement en Europe.

Le négociateur européen Michel Barnier a regretté que le Royaume-Uni abandonne Erasmus, demandant au gouvernement de faire rapidement la clarté sur la solution alternative qu’il va mettre en œuvre. Pour les étudiants européens au Royaume-Uni – qui sont actuellement près de 150.000 – s’inscrire dans une université britannique sera désormais plus cher et plus compliqué.

5. Les expats

Finie également la libre circulation permettant aux Européens de venir travailler à Londres ou à des Britanniques de passer autant de temps qu’ils le souhaitent dans leur résidence secondaire dans l’UE.

Pour les expatriés, le divorce va provoquer un large éventail de désagréments, allant des passeports pour les animaux, aux normes pour le permis de conduire des Britanniques présents dans l’UE, en passant par la réglementation sur les données privées. Un nouveau système d’immigration à points permet d’obtenir un visa travailleur, étudiant ou autre, dont les détails sont expliqués sur le site du gouvernement britannique. Les demandes sont déjà possibles.

Des formalités supplémentaires risquent aussi de ralentir les envois de paquets à livrer depuis le Royaume-Uni, et parfois d’augmenter leur coût. Les opérateurs téléphoniques retrouvent également la liberté de facturer des frais d’itinérance pour les communications mobiles, même si aucun d’entre eux n’a annoncé d’augmentation de tarif pour le moment.

6. La City

Les entreprises de la finance, secteur majeur à Londres, perdent leur droit automatique d’offrir leurs services dans l’UE. L’accord conclu ne concerne en effet pas le secteur des services, dont la finance, qui représente 80% de l’économie britannique. L’accès au marché européen des banques et assureurs basés à Londres doit encore être négocié.

7. Les pêcheurs britanniques

La pêche constitue un enjeu plus symbolique et politique que véritablement économique entre Londres et Bruxelles. Les deux camps se sont entendus sur une période de transition "raisonnable" de cinq ans et demi pour l’accès des pêcheurs européens aux eaux britanniques. D’ici juin 2026, les pêcheurs européens devront progressivement renoncer à 25% de leurs prises. Cette mesure a profondément déçu les pêcheurs britanniques, fers de lance du Brexit qui espéraient plus des promesses de souveraineté retrouvée martelées par Boris Johnson.

8. La diplomatie européenne

En politique étrangère, les experts regrettent la perte des compétences que représente le Foreign Office, mais ils estiment que Londres ne devrait pas s’éloigner des positions européennes sur les grandes questions comme le nucléaire iranien, la Russie ou le Proche-Orient.

Un exemple récent : lorsque Washington a proclamé unilatéralement l’imposition de sanctions contre Téhéran, les Etats-Unis se sont heurtés à un front uni de Paris et Berlin, mais aussi du Royaume-Uni de Boris Johnson. "Londres voudra continuer à avoir une relation privilégiée avec la France et l’Allemagne, et le couple franco-allemand ne souhaite pas rompre avec lui. Son espoir, c’est de rentrer par la fenêtre aux réunions des diplomates européens", selon Pierre Vimont, ancien représentant de la France auprès de l’UE.

9. L’unité du Royaume Uni

On l’a vu, l’unité du royaume est mise à rude épreuve par la sortie de l’Union européenne et des désirs régionaux d’indépendance. Union de quatre nations, le pays est profondément divisé depuis le référendum de 2016 sur le Brexit. Si l’Angleterre et le Pays de Galles ont voté pour la rupture, l’Irlande du Nord et l’Ecosse ont plébiscité le maintien. Auprès des indépendantistes, le message du Premier ministre Boris Johnson, qui répète à cor et à cri que le Royaume-Uni prospérera une fois qu’il aura définitivement tourné le dos à l’UE le 1er janvier, passe mal.

Le Brexit alimente les interrogations sur l’identité britannique, au point de pouvoir faire voler le pays en éclats, avancent même certains experts. "A la question de savoir si le Brexit mènera à la fin du Royaume-Uni, c’est certainement possible, et même potentiellement l’issue la plus probable", assène John Springford, vice-directeur du groupe de réflexion Centre for European Reform. Selon cet expert, l’impact du Brexit accentuera les divisions régionales dès ce 1er janvier.


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