Brexit : des députés britanniques veulent inscrire dans la loi l'impossibilité d'une sortie sans accord

Boris Johnson
Boris Johnson - © AFP PHOTO / PRU

Au Royaume-Uni, alors que le Parlement est en pleine pause estivale, plus de 100 députés ont signé une lettre adressée à Boris Johnson. Leur objectif est de remettre le Parlement au travail au plus vite pour éviter une sortie de l’Union européenne sans accord. Selon ces parlementaires, la politique au forcing du Premier ministre Johnson ne respecte pas la démocratie. Chloé Goudenhooft, correspondante de la RTBF à Londres, répond à cinq questions.

Quels sont les arguments de ces députés ?

Ils reprochent à Boris Johnson d’avancer à marche forcée dans le sens d’une sortie sans accord, alors que le Parlement est fermé. Par exemple, la somme allouée pour anticiper ce cas de figure a été doublée, les préparatifs sont en train d’être accélérés et le ministre du Brexit vient de signer des documents pour préparer le pays à sortir de la juridiction de la Cour européenne de justice. Ces parlementaires lui reprochent aussi de ne pas être capable d’entrer en négociation avec ses partenaires européens et de ne pas prendre en considération la question irlandaise. En effet, une sortie sans accord aurait pour conséquence de recréer une frontière physique entre la République irlandaise et l’Irlande du Nord, ce qui remettrait en cause 20 ans de paix. Ce qui agace encore les parlementaires signataires de cette lettre, c’est le langage méprisant et presque déplacé de Boris Johnson à leur égard. Il a par exemple parlé de "terrible collaboration" pour décrire les manœuvres entre les députés qui veulent bloquer une sortie sans accord et les Européens. Enfin, ces députés estiment que les Britanniques n’ont jamais voté pour une sortie de l’Union européenne sans envisager de relations avec le continent. Ce retour à un rapport neutre en termes de commerce avec l’Europe ne correspond en rien, selon eux, au référendum de 2016.

Pourquoi ces députés ne veulent-ils pas laisser sa chance au nouveau Premier ministre, qui a été élu le mois dernier ?

Il faut rappeler que l’arrivée au pouvoir de Boris Johnson est due au système de démocratie parlementaire du Royaume-Uni. Cela fait sens d’un point de vue constitutionnel. Le pays n’élit pas une personne en tant que Premier ministre, mais un parti qui sera majoritaire au sein du Parlement. En 2017, dernière élection générale en date, ce sont donc les Tories qui ont gagné. Après la démission de Theresa May en tant que chef du parti, il est normal que son successeur devienne le Premier ministre. Seulement, de façon concrète, Boris Johnson a été élu par 66% des membres du Parti conservateur, soit par 92 000 personnes. Ça fait donc grincer des dents et nombre de Britanniques n’acceptent pas ce résultat. Mais au-delà de la question du Premier ministre, le Parlement s’est déjà prononcé trois fois à l’encontre d’une sortie sans accord. C’est ce qui a poussé Theresa May à décaler la date du Brexit, initialement prévue en mars. En retournant au travail plus tôt que prévu, les députés signataires de cette lettre entendent bien empêcher encore une fois ce scénario d’arriver.


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Les conséquences dramatiques d’un éventuel no deal sont connues. En quoi le fait de rouvrir le Parlement britannique plus tôt et de faire rentrer les parlementaires de vacances pourrait changer quelque chose ?

Il est surtout important pour les députés de reprendre les choses en main et de ne pas laisser le gouvernement manœuvrer, ce qu’est en train de faire Boris Johnson. Ce qui est envisageable, c’est qu’une motion soit mise en place pour inscrire dans la loi l’impossibilité d’une sortie sans accord. Jusque-là, les votes qui ont eu lieu sur la question n’ont été que d’ordre indicatif, mais ne contraignaient pas le gouvernement. L’idée serait donc de graver dans le marbre que ce n’est pas possible. Ce qui est très probable aussi, c’est que l’opposition lance une motion de défiance à l’égard de Boris Johnson. Le Premier ministre aurait alors 14 jours pour convaincre les députés de le garder la tête du pays. S’il n’y parvient pas, le processus d’une élection générale est alors automatiquement déclenché. Une fois que la date est connue, les partis ont 25 jours pour faire campagne. Or, d’après les estimations de la BBC, si le Parlement reprend comme prévu le 3 septembre, le plus tôt possible pour organiser une élection générale serait autour du 25 octobre, soit moins d’une semaine avant le Brexit. Cette date ne laisserait donc pas assez de temps au nouveau Premier ministre pour demander un report de cette date aux Européens, d’où l’intérêt d’une reprise anticipée du travail parlementaire.

Une nouvelle élection générale pourrait-elle changer la donne ?

C’est difficile à dire, car pour l’instant rien ne laisse penser que le Labour, le parti d’opposition, l’emporterait et il est tout fait possible que les Tories se retrouvent de nouveau à la tête du Parlement, mais toujours avec une majorité très faible, ce qui empêcherait le gouvernement d’opérer la politique qu’il entend mener. Cela dit, l’inconnue dans l’histoire est le parti des libéraux démocrates, qui est en train de se faire une cure de jeunesse. Jo Swinson, une femme de 39 ans, vient d’être élue en tant que leader et le parti s’en est très bien tiré lors des élections européennes. Cette troisième voie sera peut-être la surprise de la politique britannique dans un futur proche, mais le parti se prononce ouvertement pour un nouveau référendum et pour rester dans l’Union européenne. Il n’est donc pas sûr que cela passe à l’échelle nationale. Par exemple, lors d’une élection partielle qui a eu lieu dans le nord de l’Angleterre en juillet, le parti a gagné face aux candidats des Tories alors que la circonscription avait largement voté pro Brexit. Mais c’est aussi à cause du Brexit Party qui est venu voler des voix aux conservateurs. Dans le cas d’une élection générale, ces deux partis pourraient peut-être faire coalition et l’emporter. On reviendrait donc à la case départ avec des conservateurs majoritaires au Parlement.

Que propose le leader de l’opposition travailliste Jeremy Corbyn?

Jeremy Corbyn avait déjà suggéré aux députés de le soutenir comme Premier ministre temporaire, le temps de reculer la date du Brexit, ce qui est possible en cas de déclenchement d’une motion de défiance. Cet appel n’a pas été suivi. Après la publication de cette lettre, Jeremy Corbyn a réitéré sa proposition et commence même à prendre un ton catastrophiste. Il dit par exemple que le pays est au bord du précipice ou que les députés flirtent avec le désastre. Seulement, de nombreux parlementaires refusent de suivre Jeremy Corbyn et ils ont indiqué ne vouloir tenter cette solution d’un gouvernement temporaire que s’il était dirigé par une personne politiquement neutre, ce qui est loin d’être le cas du leader du Labour. Certains députés ont commencé à faire entendre leur voix pour jouer ce rôle-là, donc on verra si cette option sera envisagée ou pas.

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