Brexit: Boris Johnson bluffe-t-il quand il dit qu'il vise un accord avec l'Union européenne?

Brexit: Boris Johnson bluffe-t-il quand il dit qu'il vise un accord avec l'Union européenne?
Brexit: Boris Johnson bluffe-t-il quand il dit qu'il vise un accord avec l'Union européenne? - © DANIEL LEAL-OLIVAS - AFP

Médicaments, produits alimentaires, pêche, transactions financières…  On savait qu’un Brexit sans accord serait déstabilisant pour l’économie et le quotidien des Britanniques, dans la foulée du 31 octobre. A présent le rapport Yellowhammer, dévoilé ce jeudi matin, en laisse entrevoir l’étendue.

Mais au beau milieu de l’agitation suscitée par ce rapport, le Premier ministre Britannique Boris Johnson martèle : "Un accord est possible et c’est l’option privilégiée". Est-ce du bluff ou le mot "deal" pourrait-il faire son retour ? 

L’Europe sceptique

Même jour, autre côté de la Manche, autre écho. Face à la presse, David Sassoli, le Président du Parlement européen, lâche que le Royaume-Uni n’a émis aucune proposition réaliste passible de rouvrir les négociations. "Les signaux que nous recevons du Royaume-Uni ne montrent aucune initiative qui permettrait de relancer le débat. Et nous le regrettons, a-t-il déclaré. Nous sommes toujours prêts à examiner objectivement toute proposition concrète et juridiquement valable du Royaume-Uni mais nous les attendons toujours."

Constat similaire il y a quelques jours, au sein même du gouvernement Johnson. La ministre Britannique du travail, Ambert Rudd, pointure du parti conservateur, annonçait sa démission au motif que l’objectif principal du Premier Ministre n’était plus d’obtenir un accord.

Pourtant….

Pourtant dans ce dossier mouvant, la possibilité d’un accord, un "deal", pourrait poindre à nouveau. Et pas seulement parce que la pression monte, à jour J-48.

L’hypothèse d’une vraie renégociation vers un accord est moins saugrenue qu’il y a 10 jours encore, pour deux raisons au moins : parce que Boris Johnson est dans l’impasse. Et parce que le paysage politique britannique a évolué. 

Boris Johnson dans un cul-de-sac

Il faut lui reconnaître le mérite de la constance. Boris Johnson n’en démord pas : le Royaume-Uni quittera l’Union Européenne le 31 octobre, quelle qu’en soit la manière. Affirmation répétée jusqu’à plus-soif, parfois avec images et promesses, comme lorsqu’il précise préférer mourir dans un fossé à rester dans l’Union au-delà de l’échéance.

On voit mal, après cela, comment il pourrait justifier une demande de report. Or la loi va l’y contraindre, en l’absence d’accord avec l’union le 19 octobre.

Boris Johnson n'est pas connu pour s'embarrasser des règles:  il peut vouloir passer au-dessus de la loi ou chercher à l’invalider. L’alternative serait de baliser un accord avant de devoir se plier à la loi, avant de devoir appliquer ce texte que les députés Britanniques lui ont imposé comme un affront.

Or en ce moment où renégocier est une issue, il y a justement une ouverture : un obstacle qui est levé, nommé "DUP". 

Le paysage politique britannique a évolué

La majorité parlementaire autour de Boris Johnson, formée par son parti conservateur et le parti unioniste nord-irlandais (DUP) ne tenait plus qu’à un fil il y a 10 jours. Une seule voix, à la chambre des communes, pesait en faveur des Tories. Jusqu'à cette rentrée parlementaire, lorsqu'un des députés conservateurs a quitté les rangs de son parti, en plein argumentaire du Premier Ministre, pour ostensiblement rejoindre les rangs d'en face. 

C'est par ce transfert très théâtral que Boris Johnson a perdu sa majorité. Plus besoin dès lors de ménager son partenaire de majorité, le DUP, de crainte qu'il ne quitte le tandem: une défection du Parti unionistes nord-irlandais n'y changerait plus rien. Le DUP ne sera plus en mesure de peser autant sur les négociations, en imposant son véto sur certaines solutions au "noeud irlandais", dont le fameux "backstop".

Les négociateurs du gouvernement britannique, s’ils se remettent sérieusement à table, pourraient avoir désormais les coudées plus franches.

Backstop or not, tabou or not

Ces dernières heures, on entend à nouveau en coulisses parler d'un "backstop" qui serait limité à l'Irlande du Nord. C'est un scénario qui avait été proposé initialement par l'Union mais abandonné au fil des négociations avec Teresa May, la Première Ministre britannique précédente.  

En très bref, un "backstop", c'est ce qu'on pourrait appeler en français un "filet de sécurité". Une précaution pour éviter la réapparition d'un frontière sur l'Ile d'Irlande, une frontière dont la visibilité pourrait raviver le conflit violent entre habitants de l'Ile.

Concrètement, il s'agirait de maintenir toute l'Irlande dans l'Union douanière, l'Irlande du Nord (province britannique) comprise. Au contraire du reste du Royaume-Uni, l'Irlande du Nord garderait donc le même régime douanier que l'Union Européenne, les mêmes normes pour les produits agricoles par exemple. Cela éviterait de placer au beau milieu de l'Ile d'Irlande, entre le nord (britannique) et le sud (européen) des postes de contrôle douaniers. Ces contrôles frontaliers d'entrée dans l'Union seraient reportés en mer d'Irlande, entre entre l'Ile d'Irlande et l'île de la Grande Bretagne.

Pour les unionistes nord-irlandais du DUP, cette option était imbuvable. Les Nord-Irlandais qui sont protestants, tournés vers Londres et attachés à leur identité britannique, rejettent ce qui pourrait différencier leur territoire du reste du Royaume-Uni. Les conservateurs avaient aussi rejeté cette option, craignant de perdre le DUP comme partenaire de majorité.

Mais la majorité a fondu et le poids de ce véto du DUP aussi.  

Chuchotements et ballons d'essai

Ce scénario qui se chuchote, le Président du Parlement européen l'a ressorti très publiquement des cartons ce jeudi, en conférence de presse, après sa rencontre avec le chef des négociateurs Européen, Michel Barnier.  David Sassoli a évoqué cette option pour l'Ile d'Irlande comme une solution que l'Union est prête à remettre sur la table comme base de négociation.

Boris Johnson a déjà répliqué qu'il n'en serait pas question. Mais le Premier Ministre britannique lui aussi lance des ballons d'essai inspirés de ce modèle : pourquoi pas une Union douanière de l'Ile d'Irlande sur certaines normes, pour les produits agricoles par exemple? 

Il y a donc un regain d'intérêt britannique à négocier, il y a donc moins de tabous et il y a donc une idée qui circule à nouveau.

Est-ce que ça suffira à voir émerger in extremis un nouveau "deal"? Perhaps. Mais bien intrépide qui fait encore des pronostics.  

Brexit sans accord, le chaos ?

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