Brésil: "Certaines franges de l'armée ne sont plus hostiles à une intervention militaire"

Son arrestation est imminente : la Cour suprême brésilienne a autorisé l'incarcération de l'ancien président Lula, en rejettant sa demande d'habeas corpus (la liberté fondamentale de ne pas être incarcéré sans jugement).

Lula devra donc purger une peine de douze ans et un mois de prison suite à sa condamnation pour corruption. L'ex-président continue de nier d'avoir reçu un luxueux appartement en échange de faveurs dans l'obtention de marchés publics, et voit par ces accusations une manière de l'empêcher de se présenter aux prochaines élections présidentielles.

La Cour suprême a pris pas mal de temps pour rendre sa décision, et comme l'explique le professeur Frédéric Louault est spécialiste du Brésil, c'était serré entre les 11 juges. "Il y a eu 6 votes pour et 5 votes contre, et donc finalement, c'est le pour qui l'a emporté."

"Cela renforce énormément la polarisation au Brésil, puisque Lula est à la fois une icône au Brésil pour tous les legs économiques et sociaux qu'il a laissés. C'est aussi quelqu'un qui est haï par une partie de la société brésilienne, pour être un grand dirigeant de la gauche et pour avoir gouverné pour le peuple", ajoute-t-il.

Lula, symbole de la fracture de la société brésilienne

Lula est donc en quelque sorte un symbole de cette fracture dans la société brésilienne, qui ne fait que s'agrandir depuis la destitution de la présidente Dilma Rousseff. "Depuis cette destitution, la société brésilienne est divisée en deux camps, ceux qui étaient pour sa destitution, et ceux qui étaient contre, et c'est un petit peu ces deux camps qu'on retrouve aujourd'hui. Ceux qui ont défendu Dilma Rousseff, défendent aujourd'hui Lula pour éviter qu'il aille en prison, et pour qu'il puisse être candidat pour les élections d'octobre 2018, et le camp qui était pour la destitution de Dilma Rousseff, et donc qui luttait contre le parti des travailleurs qui était au pouvoir quand même depuis 2003. Ce camp-là a été engagé même dans les rues pour accélérer, finalement, le processus judiciaire, et pour que Lula aille en prison le plus vite possible."

Dans les sondages, Lula est favori des élections présidentielles : "c'est aussi ça qui fait peur à une certaine élite brésilienne, c'est le retour de Lula, et avec lui le retour du parti des travailleurs au pouvoir" explique le professeur Louault. Et sa condamnation n'empêche pas forcément sa candidature à ces élections. "Il peut même être candidat depuis la prison, cela dit, il doit attendre maintenant un jugement du tribunal supérieur électoral, puisqu'étant condamné, étant emprisonné, il a ce qu'on appelle une "fiche sale", c'est-à-dire qu'il a un casier judiciaire qui peut l'empêcher d'être candidat, mais c'est au tribunal supérieur électoral de statuer sur cela, et si jamais le tribunal supérieur électoral décide que Lula est inéligible, le parti des travailleurs aurait jusqu'au 17 septembre pour changer de candidat, alors que les élections sont prévues pour début octobre."

Vers un coup d'état militaire ?

A l'annonce du rejet du recours de Lula par la Cour suprême, le chef d'état-major a diffusé un message inquiétant, se disant "attentif à ses missions institutionnelles dans l'attente du verdict sur le sort de Lula". "Certaines franges de l'armée ne sont plus hostiles à une intervention militaire. Alors pourquoi c'est très inquiétant ? Parce que ça nous renvoie presque 50 ans en arrière, lors du dernier coup d'état militaire, qui avait débouché sur une dictature qui avait duré plus de 20 ans au Brésil. Et donc là, on pensait depuis quelques années que la démocratie était tout à fait consolidée au Brésil, et que les militaires resteraient dans leur caserne et n'interviendraient plus, et donc ce message, qui fait suite à plusieurs messages qui avaient déjà eu lieu ces derniers mois, est très inquiétant dans la mesure où on se rend compte que l'armée pourrait, de nouveau, intervenir en politique, et pourrait venir déstabiliser encore plus la démocratie brésilienne."

Le Brésil est donc sous tension, avec le risque de voir une montée de la violence ? "Je pense que ces élections vont quand même se tenir, mais la société brésilienne va rester marquée par cela, et ce niveau polarisation qui a été atteint ces derniers mois, avec des assassinats politiques, les menaces d'intervention militaire, vont laisser des marques pendant au moins une bonne décennie au Brésil."

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