Brésil: Bolsonaro et Israël, une relation politico-religieuse à haut risque

Les drapeaux brésilien (d) et israélien devant l'immeuble abritant l'ambassade du Brésil, le 28 octobre 2018 à Tel-Aviv
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Les drapeaux brésilien (d) et israélien devant l'immeuble abritant l'ambassade du Brésil, le 28 octobre 2018 à Tel-Aviv - © JACK GUEZ

En annonçant le transfert de l'ambassade du Brésil de Tel-Aviv à Jérusalem, le président élu Jair Bolsonaro a répondu aux attentes des influentes Eglises protestantes évangéliques, au prix d'une rupture avec plus d'un demi-siècle de diplomatie brésilienne.

Emboitant le pas de son homologue américain Donald Trump, le futur chef de l'Etat du plus grand pays d'Amérique Latine risque d'isoler son pays diplomatiquement, tout en l'exposant à des représailles commerciales des pays arabes, grands importateurs de viande brésilienne.

"Cela fait plus de 50 ans que le Brésil défend une solution à deux Etats pour Israël et la Palestine et cette décision pourrait jeter tous ces efforts à la poubelle", estime Guilherme Casaroes, professeur de Sciences Politiques à la Fondation Getulio Vargas.

L'annexion de Jérusalem-Est par Israël après la guerre de 1967 n'a jamais été reconnue par la communauté internationale.

Pour celle-ci, le statut de Jérusalem doit être négocié par les deux parties et les ambassades ne doivent pas s'y installer tant qu'un accord n'a pas été trouvé.

Brasilia a toujours suivi cette ligne, mais la prise de position de Jair Bolsonaro pourrait tout remettre en cause. "Pour moi, il s'agit juste de respecter les décisions d'une nation souveraine", a déclaré le président élu lundi lors d'un entretien télévisé.

Mardi, il a toutefois semblé hésiter. Il a déclaré que le transfert "n'a pas encore été décidé", jetant le trouble sur sa détermination face à une mesure aussi polémique.

Baptême dans le Jourdain

Un déplacement de l'ambassade relèverait avant tout d'une motivation religieuse pour Jair Bolsonaro. Il a été élu le 28 octobre avec 55% des suffrages, en partie grâce au soutien actif des églises néo-pentecôtistes, qui regroupent des millions de fidèles.

"Les évangéliques les plus conservateurs voient en Israël une sorte d'idéal, le peuple élu, qui doit être défendu coûte que coûte, quelle que soit l'attitude de ses dirigeants", explique Ronilso Pacheco, chercheur en théologie à l'université catholique PUC de Rio de Janeiro.

"Cela correspond à une lecture très littérale de la Bible, sans aucune mise en contexte historique", ajoute-t-il.

Les néo-pentecôtistes brésiliens suivent les préceptes du sionisme chrétien, courant selon lequel le retour des Juifs en terre sainte et la création de l'Etat d'Israël en 1948 sont en accord avec une prophétie biblique qui annonce le retour du messie.

"Dans les temples, on retrouve de nombreux symboles liturgiques du judaïsme, comme le chandelier ou l'étoile de David, et certains pasteurs portent même la kippa", poursuit Ronilson Pacheco.

Jair Bolsonaro lui-même, marié à une évangélique, s'est rendu en Israël en 2016 pour se faire baptiser par un pasteur dans les eaux du Jourdain.

Technologie militaire

Mais la religion n'est pas la seule motivation de Bolsonaro pour le transfert de l'ambassade à Jérusalem, dont s'est réjoui le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu.

"Au delà de la valeur symbolique pour les évangéliques, cela montre une volonté de rupture avec une tradition de politique extérieure basée sur les relations multilatérales", explique Monica Herz, professeure de l'institut de relations internationales de la PUC à Rio.

Pour elle, le mimétisme avec Donald Trump s'apparente à "un alignement avec le gouvernement américain tel que nous ne l'avions jamais vu auparavant, même sous la dictature militaire".

Ancien parachutiste de l'armée, Jair Bolsonaro est justement célèbre pour sa nostalgie affichée du régime militaire qui a gouverné le Brésil de 1964 à 1985.

Le rapprochement avec Israël est également dû à fascination du président élu pour les technologies de pointe de l'armée israélienne.

Son fils Flavio Bolsonaro et le gouverneur élu de Rio Wilson Witzel doivent d'ailleurs s'y rendre prochainement pour y acheter des drones d'attaque qui pourraient être utilisés par les forces de l'ordre dans la lutte contre les narcotrafiquants.

"Effet d'annonce"

Mais pour Guilherme Casaroes, "le Brésil pourrait très bien se rapprocher d'Israël et des Etats-Unis" sans prendre une mesure extrême comme le transfert de son ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem.

Membre de la commission des relations extérieures du Congrès brésilien, le sénateur Ricardo Ferraço a considéré récemment que Bolsonaro avait fait cette promesse de façon "précipitée", "sans en mesurer les conséquences".

La chambre de commerce arabo-brésilienne a d'ores et déjà affiché sa préoccupation, le Brésil étant le premier producteur au monde de viande halal.

Le chef de la représentation palestinienne au Brésil, Ibrahim Alzeben, a dit à l'AFP espérer que le déplacement de l'ambassade n'ait été qu'un "effet d'annonce de la campagne".

Archive : JT 29/10/2018

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