Boom de déchets électroniques : la santé de millions de femmes et d’enfants en danger, selon l’OMS

Smartphones, téléphones, batteries, ordinateurs, télévisions, tablettes, machines à laver, frigos, jouets, nous sommes entourés d’objets électroniques. Mais que deviennent-ils quand ils arrivent en fin de vie ? Sur les près de 54 millions de tonnes de déchets électroniques produits en 2019, seuls 17%, soit 9 millions de tonnes ont été recyclés, selon l’ONU. Il existe des industries spécialisées dans le recyclage, mais aussi des filières informelles dans plusieurs pays.

Des millions d’enfants et de femmes tentent de récupérer les matériaux précieux qui les composent, comme l’or ou le cuivre et s’exposent à des centaines de substances nocives. L’Organisation mondiale de la Santé sort un rapport et tire la sonnette d’alarme.

En Afrique, mais aussi en Asie et Amérique latine

Vous avez peut-être déjà vu ces images de l’immense décharge d’appareils électroniques d’Agbogbloshie, à Accra, au Ghana. Des carcasses d’ordinateurs, de téléphones, de vieux frigos, venus des pays occidentaux jonchent le sol. Des milliers d’adultes, des enfants aussi désossent et brûlent ces appareils pour en récupérer des composantes comme le cuivre ou l’or et les revendre ensuite. Avec tous les risques que cela comporte pour leur santé, on va y revenir.

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Ghana © EPA/JANE HAHN

C’est une réalité ailleurs dans le monde aussi. L’Organisation mondiale de la Santé a identifié plus de 15 sites de déchets électroniques, au Nigéria, au Mexique, en Inde ou encore en Chine où de nombreuses décharges se sont développées.

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Différents sites de recyclage informel de déchets électroniques © Organisation Mondiale de la Santé

"On a répertorié ce que rapporte la littérature", explique Marie-Noël Brune Drisse de l’Organisation mondiale de la santé. "Mais on pense qu’il y en a beaucoup plus. Par exemple en Amérique latine, on assiste à un phénomène moins visible, on peut parler plutôt de microsites. Les recycleurs se concentrent sur des déchets électroniques qu’ils trouvent dans les décharges ou qu’ils récoltent de maison en maison".

L’OMS ne rapporte pas de sites en Europe, mais "ce phénomène existe certainement en Europe aussi, dans les milieux économiquement défavorisés, le recyclage informel est une source de revenus qui compte".

Des millions de personnes exposées

Combien sont-ils à recycler et traiter ces déchets en plein boom ? Difficile de le dire exactement, mais ils se comptent par millions. L’Organisation internationale du Travail et de la Banque mondiale estiment que 13 millions de femmes et 18 millions d’enfants et adolescents travaillent dans le secteur industriel dont les déchets électroniques sont un sous-secteur. "Souvent, les déchets sont recyclés au sein de la famille, à la maison", précise Marie-Noël Brune Drisse. "Les enfants sont mis à contribution parce que leurs petites mains sont efficaces pour déshabiller des câbles et en récupérer les matériaux".


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Certaines populations vivent parfois au milieu des déchets. "Dans un pays d’Amérique latine, j’ai même observé des maisons où les chambres des enfants étaient séparées par des batteries en plomb". L’impact sur la santé est encore plus large puisqu’il faut prendre en considération la pollution de l’environnement qu’entraîne le traitement de ces déchets.

"Une façon de récupérer le cuivre des câbles, c’est d’allumer un grand feu. Le cuivre est recouvert par du plomb qui lui-même est entouré de plastique. La combustion va libérer des toxines qui sont cancérigènes, le plomb est l’un des plus grands neurotoxiques au monde, il peut atteindre la population autour. Or, on a vu des sites de recyclages de déchets électroniques à côté de certaines écoles".

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La décharge d’Agbogbloshie au Ghana © CRISTINA ALDEHUELA / AFP

Ces polluants sont persistants, ils peuvent contaminer les œufs, la viande, les animaux. Exemple : au Ghana, une étude a mesuré la quantité de dioxine qui se trouve dans les œufs. Un seul œuf au Ghana dépasse 220 fois la limite journalière de dioxines chlorées fixée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments.

"Un énorme cocktail chimique"

Ceux et celles qui traitent ces déchets électriques et électroniques, nos vieux portables et ordinateurs, s’exposent à plus d’un millier de substances toxiques. Cela comprend les composantes des déchets électroniques (le plomb, le nickel, les retardateurs de flamme bromés) mais aussi ce que l’on utilise pour transformer ces déchets, comme le mercure.

"Cela donne un énorme cocktail chimique et cela touche tous les organes, avec des implications au niveau respiratoire par exemple, au niveau immunitaire, au niveau du développement, surtout pour les enfants en bas âge ou in utérus". L’Organisation mondiale de la Santé mentionne aussi les dommages à l’ADN, les troubles de la fonction thyroïdienne et le risque accru de certaines maladies chroniques plus tard dans la vie, comme les cancers et les maladies cardiovasculaires.

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© DIBYANGSHU SARKAR / AFP

Les enfants exposés à ces déchets sont particulièrement vulnérables aux produits chimiques toxiques que ceux-ci contiennent. Selon l’OMS, "ils absorbent proportionnellement plus de polluants et leur organisme est moins capable de métaboliser ou d’éradiquer les substances toxiques".

Des dons ou des déchets ?

L’Asie, l’Europe et les Etats-Unis génèrent le plus de déchets électriques et électroniques. Comment l’Occident parvient-il à les exporter vers des pays, souvent en développement, alors que la convention de Bâle interdit l’exportation de déchets dangereux depuis les années 90 ?

"Souvent, ces déchets sont envoyés en Afrique, en Asie, ou ça s’exporte à l'intérieur d'un continent, ou entre pays limitrophes", confirme Marie-Noël Brune Drisse qui a coordonné ce rapport. "Ces appareils arrivent souvent sous forme de dons, des appareils à qui l’on veut donner une seconde vie. En réalité, on ne peut plus rien en faire et ils vont alimenter cette économie informelle locale".

Près de 80 pays disposent d’une législation sur le traitement de ces déchets. Mais ils n’appliquent pas toujours sur le terrain ces dispositions.

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Déchets électroniques générés par pays © OMS

Plusieurs pistes sont avancées pour changer la donne : "Il faut forcer l’implémentation de ces conventions, les législations concernant le recyclage dans les pays, former le personnel des douanes à déceler les appareils qui fonctionnent pour ne plus laisser passer les déchets", avance l’OMS. "On travaille aussi avec les travailleurs pour qu’ils traitent les déchets avec des équipements, dans de meilleures conditions, loin des habitations. Tout un travail est aussi mené avec l’industrie pour fournir des appareils qui ont une durée plus longue, qui soient composés d’éléments moins toxiques".

Par ailleurs, sensibiliser la population sur la consommation que l’on fait de ces appareils figure parmi les réflexions. En moyenne, un consommateur européen change environ de portable tous les deux ans.

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