Birmanie: quel avenir pour le mouvement de contestation?

Des manifestants dans les rues de Yangon, le 1er mars 2021.
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Des manifestants dans les rues de Yangon, le 1er mars 2021. - © STR - AFP

En Birmanie, des manifestants pro-démocratie continuent de descendre dans les rues du pays ce jeudi. Mais, la peur est dans tous les esprits au lendemain de la journée de répression la plus meurtrière depuis le coup d'Etat, avec au moins 38 manifestants tués d'après l'ONU

Entre jeux de pouvoir et aspiration à la démocratie, que se passe-t-il exactement en Birmanie ? On fait le point.

Un coup d’Etat synonyme de "retour dans le passé"

Le 1er février dernier, un coup d’Etat militaire a renversé le gouvernement du pays. Pour se justifier, l’armée a évoqué des fraudes aux dernières élections, favorables au parti d’Aung San Suu Kyi. La dirigeante, elle, a été arrêtée sous d’obscurs motifs et assignée à résidence.

Depuis ce coup de force, d’importantes manifestations secouent tout le pays. Trois doigts levés vers ciel – un geste inspiré du film Hunger Games - des milliers de manifestants se sont mis à battre le pavé malgré la répression violente des forces de sécurité.

"C’est l’entièreté de la société civile qui s’implique. Travailleuses textiles, étudiants, infirmières, médecins… et même quelques policiers,” explique Gaëtan Vanloqueren, professeur invité à l’ICHEC en économie et politique de développement.

En parallèle aux manifestations, c’est en effet tout un mouvement de désobéissance civile qui s’est mis en place. Des gens faisaient par exemple "semblant de tomber en panne de voiture sur la route, simultanément, pour empêcher les convois militaires de passer", raconte Gaëtan Vanloqueren.

Peu de Birmans souhaitent vivre un retour en arrière

Pour ces "désobéissants", ce coup d’Etat militaire est un retour dans le passé qu’ils refusent d’accepter. Depuis son indépendance en 1948, la Birmanie a vécu plus des 3/4 de son histoire sous le joug de la junte militaire. Pendant cette période, "le pays a stagné sur tous les plans. Et aujourd’hui, peu de Birmans souhaitent un retour en arrière et vivre une régression politique, voire économique," explique Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse associée au Centre Asie de l’IFRI.

Depuis 2011, la Birmanie avait entamé une transition démocratique parce que le pouvoir militaire s’était rendu compte que le pays "devait s’ouvrir, sinon il allait avoir un retard irrécupérable sur les autres régions", explique Gaëtan Vanloqueren. "La population a ainsi pu goûter aux plaisirs d’une société plus libre et profiter d’un certain développement économique."

Une histoire de "privilèges"

Aujourd’hui, les Birmans qui manifestent craignent que tous les progrès entamés ces dernières années soient stoppés net. Et ça, uniquement pour "satisfaire les ambitions et les intérêts de quelques-uns", note Sophie Boisseau du Rocher. "Car ne nous trompons pas", ajoute-t-elle, "à la tête de l’Armée, il y a un petit groupe de quelques centaines de personnes au maximum qui veulent retrouver leurs privilèges."

Par contre, continue-t-elle, "c’est dramatique pour l’ensemble de la population".

Dans cet élan actuel de protestation, "même si l’attachement à Aung San Suu Kyi est certain, on trouve avant tout le refus du peuple birman d’être à nouveau dirigé par l’armée," analyse Gaëtan Vanloqueren.

Rohingyas et rapports de force

Ces dernières années, la Birmanie a pu se définir comme un pays "semi-démocratique". Des élections démocratiques ont eu lieu mais l’Armée n’a jamais totalement abandonné les rênes du pouvoir. Ainsi, la junte militaire se gardait notamment le privilège de nommer trois ministres et 25% des membres du Parlement.

Aung San Suu Kyi a accepté de faire un pas vers l’Armée en tolérant ces conditions. "C’était une décision qui a été saluée", explique Gaëtan Vanloqueren. Mais d’autres concessions accordées à l’Armée questionnent le professeur. "Lorsque l’Armée birmane s’est rendue coupable de violences à intention génocidaire envers les Rohingyas [minorité musulmane], Aung San Suu Kyi a nié les faits. Ce qui est incompréhensible", ajoute-t-il. "Certains analystes y ont vu une stratégie de 'realpolik' afin de protéger le gouvernement civil face à l’armée."

De son côté, Sophie Boisseau du Rocher décrit, elle, les rapports entre l’Armée et Aung San Suu Kyi comme "tendus, méfiants et de façade."

"La LND [le parti de Suu Kyi] avait pour ambition d’établir une vraie démocratie ce qui passait nécessairement par une réduction des pouvoirs de l’Armée", explique la chercheuse. Après la franche victoire de ce parti aux élections de novembre dernier, les forces armées birmanes ont donc "eu peur de voir leurs privilèges annulés par le nouveau Parlement".

Et maintenant ?

Depuis le coup d’Etat, "les États-Unis ont imposé quelques sanctions et l’Europe a fait de belles déclarations. Du coup moi, si j’étais un général birman, je me dirais que le plan se déroule comme prévu”, ironise Gaëtan Vanloqueren.

Il ajoute : "Si rien n’est fait, la junte militaire pourrait attendre que le mouvement s’épuise ou décider de faire une répression dans le sang, comme ça s’est déjà vu par le passé".

Pour Sophie Boisseau du Rocher, la marge de manoeuvre de la communauté internationale est très limitée. "Face à nous, on a une institution hypernationaliste qui n’a rien à faire de nos injonctions", dit la chercheuse. "Cela serait déjà une victoire de réussir à discuter avec l’Armée pour que certaines libertés de base soient respectées, que l’Armée ne tire pas et que les citoyens soient protégés".

Le professeur invité de l’ICHEC avance une autre piste : cibler les entreprises liées à l’armée birmane. "Les généraux de l’armée sont les actionnaires principaux de certaines grandes entreprises en Birmanie, notamment dans le secteur pétrolier. L’argent de ces entreprises finance l’armée", avance Gaëtan Vanloqueren. "Couper les ponts avec ces entreprises est notre seul levier crédible", ajoute-t-il.

"C’est ce qui a fonctionné en Afrique du Sud, lors de l’Apartheid. C’est un tel boycott qui a finalement contribué à pousser le gouvernement de l’époque à négocier avec Nelson Mandela", conclut-il.

De son côté, Aung San Suu Kyi est toujours assignée à résidence. Elle est désormais poursuivie pour de nouveaux motifs, dont celui de l'"incitation aux troubles publics".

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