Birmanie: Min Aung Hlaing, putschiste à 6 mois de la retraite

Le général Min Aung Hlaing qui a pris le pouvoir en Birmanie le 1er février n’est pas un inconnu. Après avoir gravi tous les échelons de Tatmadaw, l’armée birmane, c’était devenu l’homme le plus puissant du pays. Mais il devait prendre sa retraite dans six mois. Avec le coup d’Etat militaire en Birmanie, l’avenir de ce général qui s’était attribué le mérite de la transition démocratique en 2011 va s’écrire différemment.

Les résultats des élections législatives du mois de novembre l’ont fait changer d’avis. Le parti d’Aung San Suu Kyi, a raflé la mise, confirmant sa place de première puissance politique du pays. Le général n’a pas accepté, pas plus que les militaires.

Comme pour préparer l’opinion à ce putsch, le troisième depuis l’indépendance en 1948, il avait dénoncé des irrégularités lors des législatives. Mais ses ambitions politiques personnelles sont également probablement en jeu, selon des experts.

Lundi, alors que le Parlement devait entamer sa première session, l’armée a arrêté Aung San Suu Kyi, cheffe de facto du gouvernement civil, proclamé l’état d’urgence pour un an et placé ses généraux aux principaux postes.

Héritier du système

Peu charismatique, taciturne, peu bavard, mais appliqué et sérieux, Min Aung Hlaing, 64 ans, incarne l’image du système militaire birman. Lui qui a intégré l’académie militaire à 18 ans. Petit sans envergure particulière, aucun camarade de classe ne voyait en lui un futur général en chef appelé à devenir président de la Birmanie après un coup d’État militaire.

Min Aung Hlaing est un héritier du système, fidèle à une vision de l’armée birmane politiquement toute puissante. Avant même ce coup d’Etat, Min Aung Hlaing, était certainement déjà l’homme le plus puissant du pays, à la tête d’une armée qui échappe au contrôle du gouvernement civil.


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Il est à ce titre devenu ces dernières années un paria pour les capitales occidentales du fait de la répression sanglante menée par les militaires contre la minorité musulmane Rohingya dès 2016, 10.000 morts et plus de 750.000 exilés au Bangladesh.

Il a invariablement rejeté les accusations de violations généralisées des droits de l’Homme dans l’ouest du pays, affirmant que l’opération militaire en 2017 ciblait uniquement la rébellion locale. Cet homme moderne utilise les réseaux sociaux abondamment. Sur Facebook et Twitter, il défend l’action de l’armée pourtant accusée par plusieurs pays de "génocide" contre les membres de cette communauté. Et déclare : "Il faut que nos régions soient contrôlées par les races nationales. "

Depuis cette déclaration l’homme est interdit de séjour aux États-Unis et banni à vie de Twitter et Facebook.

Min Aung Hlaing était devenu commandant en chef en 2011 et s’attribuait le mérite de la transition démocratique qui avait permis la tenue en 2015 des premières élections libres en un demi-siècle dans l’ex-colonie britannique.

Une retraite reportée

Mais beaucoup d’experts de la Birmanie estiment que Min Aung Hlaing n’a pas l’intention de quitter le devant de la scène quand il aura en juillet 65 ans, soit l’âge de la retraite.

"Il n’a jamais caché qu’il avait des ambitions politiques", observe Hervé Lemahieu, un expert de la Birmanie au sein de l’Institut Lowy, en Australie. "Il avait caressé l’idée de se présenter aux élections. Il a probablement observé que le parti soutenu par les militaires avait totalement implosé et que jamais il ne serait en mesure de rester au pouvoir au travers d’élections".

Il se peut que le général s’inspire en fait de l’exemple de son voisin thaïlandais, avance Hervé Lemahieu en référence aux élections de 2019 en Thaïlande qui ont permis au chef de la junte Prayut Chan-O-Cha de se maintenir au poste de Premier ministre après un coup d’Etat cinq ans plus tôt. "Je m’attends à ce qu’il cherche à remettre son pays sur les rails grâce à des élections dont seront exclus les principaux acteurs, comme la LND et Aung San Suu Kyi", ajoute-t-il.

Stratège

Celui qui a petit à petit grimpé les échelons de la hiérarchie militaire est aussi capable d’intelligence stratégique, il s’est rapproché de la Russie et semble sûr de lui.

Un ancien diplomate australien le décrit comme un homme qui ne sait pas écouter et ne laisse parler personne, une victime de sa propre arrogance et de son ignorance des réalités.

Motivation

Le pays pourrait retomber au ban des nations, des risques économiques accrus en pleine pandémie et la remise en cause d’un système largement favorable à l’armée : quelles sont les motivations des militaires ?

"Le putsch a surpris", relève Sophie Boisseau du Rocher de l’Institut français des relations internationales. "Il y avait des frictions depuis longtemps entre le gouvernement civil et les militaires, mais on ne pensait pas qu’ils passeraient à l’acte aussi soudainement".

Ces événements "nuisent considérablement à l’image du pays, déjà ternie par le drame des musulmans Rohingyas", souligne Sebastian Strangio, auteur de plusieurs ouvrages sur l’Asie du Sud-Est.

Le coup d’État détruit aussi le fragile équilibre entre le gouvernement civil et les militaires, qui était pourtant largement favorable à ces derniers.

L’armée s’est en effet octroyé une constitution sur mesure en 2008 qui lui permet de maintenir une grande emprise sur la politique birmane même quand elle n’est pas au pouvoir : elle contrôle trois ministères régaliens (Armée, Sécurité intérieure et Frontières) et 25% des sièges au Parlement. Elle est aussi, à travers de puissants conglomérats, au cœur de l’économie du pays.

"Les relations entre le gouvernement civil et les militaires s’étaient compliquées", souligne Hervé Lemahieu. "Ce régime hybride, pas tout à fait autocratique ni tout à fait démocratique, s’est effondré sous le poids de ses propres contradictions".

Les désaccords se sont aussi accumulés sur les pourparlers de paix avec les factions rebelles, la réforme constitutionnelle à laquelle l’armée était opposée et qui était une priorité de la nouvelle législature pour la LND.

L’armée semble pour le moment peu soucieuse des condamnations internationales, d’autant que le puissant voisin chinois s’est bien gardé de critiquer qui que ce soit, demandant simplement aux parties de "résoudre les différends".

"Je ne pense pas que le risque d’opprobre international préoccupe les hauts gradés", estime Renaud Egreteau, expert de la Birmanie à l’Université de Hong Kong. Leur principale priorité est d’essayer de trouver une parade face à la personnalité "quasi mythique qu’est Aung San Suu Kyi", toujours adulée dans son pays.

"Y aura-t-il des manifestations d’autant que la population souffre déjà de la pandémie ? Comment va réagir le puissant clergé bouddhiste ? Autant de questions en suspens. Mais les militaires birmans n’ont jamais eu peur de prendre les armes", rappelle Sophie Boisseau du Rocher, une allusion à la répression sanglante de 1988 qui a fait quelque 3000 morts.

Coup d'Etat en Birmanie: JT 01/02/2021

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