Birmanie : gigantesques manifestations contre le coup d'Etat, les autorités font planer la menace de représailles

Les généraux putschistes ont fait planer lundi en Birmanie pour la première fois la menace d'"actions" contre les contestataires alors que des foules massives ont de nouveau manifesté contre le coup d’État qui a renversé Aung San Suu Kyi.

"Des actions doivent être prises (...) contre les infractions qui troublent, empêchent et détruisent la stabilité de l'État et la sécurité publique", a fait savoir la chaîne MRTV, contrôlée par l’État, un message relié par les militaires sur les réseaux sociaux.

Il s'agit du premier avertissement lancé par les autorités depuis le début des manifestations samedi, mais la pression monte: la police a fait usage de canons à eau à Naypyidaw, la capitale.

La fronde grandit dans le pays. Lundi, plusieurs centaines de milliers de personnes, d'après diverses estimations, se sont rassemblées à Rangoun, la capitale économique.

"Nous n'allons pas travailler même si notre salaire va baisser", a déclaré à l'AFP Hnin Thazin, salariée dans une usine de confection, répondant à l'appel à la grève générale émis par des contestataires.

Des moines en robe safran, des étudiants et des infirmières ont rejoint le mouvement, agitant des drapeaux rouges aux couleurs de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d'Aung San Suu Kyi, détenue au secret depuis lundi.

"Libérez nos dirigeants", "respectez nos votes", "rejetez le coup d'État", pouvait-on lire sur des banderoles.

"Plus peur"

"Avant nous vivions dans la crainte, mais nous avons eu un gouvernement démocratique pendant cinq ans. Nous n'avons plus peur. On ne se laissera pas faire", a lancé Kyaw Zin Tun, ingénieur de 29 ans.

Des manifestations se sont tenues dans de nombreuses autres villes du pays - de l'extrême nord dans l’État Kachin au sud - beaucoup d'habitants défilant sur leurs deux-roues dans un concert de klaxons.

Ce vent de contestation est inédit en Birmanie depuis le soulèvement populaire de 2007, "la révolution de safran" menée par les moines et violemment réprimée par l'armée.

Quel est le but exact des manifestants?, s'interroge Soe Myint Aung, analyste au centre de recherche indépendante de Rangoun. "Revenir au fragile équilibre entre gouvernement civil et militaires d'avant les législatives de novembre 2020 ou cette fois totalement chasser l'armée du pouvoir?".

En tous cas, le risque de répression est réel. "Nous savons tous de quoi l'armée est capable: d'atrocités massives, de meurtres de civils, de disparitions forcées, de torture et d'arrestations arbitraires", a souligné Tom Villarin du groupement des parlementaires de l’Asean (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) pour les droits de l’homme.

Dizaines d'arrestations

Les militaires ont mis fin le 1er février à une fragile transition démocratique, en instaurant l'état d'urgence pour un an et en arrêtant Aung San Suu Kyi ainsi que d'autres dirigeants de la LND.

Depuis, plus de 150 personnes - députés, responsables locaux, activistes - ont été interpellées et sont toujours en détention, selon l'Association d’assistance aux prisonniers politiques, basée à Rangoun.

Les connexions internet ont été partiellement rétablies et les données mobiles restaurées.

Mais l'accès à Facebook, outil de communication pour des millions de Birmans, restait en revanche perturbé. Beaucoup détournaient la censure en utilisant des VPN, outils qui permettent de contourner les restrictions géographiques.

Les événements restaient au cœur de l'agenda international, même si aucune action concrète n'a été prise pour l'instant contre les généraux.

Le pape François qui avait déjà exprimé sa "solidarité avec le peuple birman" a exhorté lundi à la libération "rapide" des responsables emprisonnés.

Quelques jours plus tôt, l'ONU avait exprimé sa "profonde préoccupation", sans toutefois condamner formellement le putsch dans sa déclaration commune, Pékin et Moscou, soutiens traditionnels de l'armée birmane aux Nations Unies, s'opposant à cette formulation.

Les Etats-Unis et l'Union européenne font de leurs côtés planer la menace de sanctions.

La Birmanie a vécu sous le joug des militaires pendant près de 50 ans depuis son indépendance en 1948.

Une libéralisation progressive avait débuté en 2010, puis un gouvernement civil, dirigé de facto par Aung San Suu Kyi, était arrivé au pouvoir après la victoire de la LND aux élections de 2015.

Le parti a remporté à nouveau massivement les législatives de novembre, un scrutin dont les militaires contestent la régularité, même si des observateurs internationaux n'ont pas constaté de problèmes majeurs.

En réalité, les généraux craignaient de voir leur influence diminuer après la victoire de la LND, qui aurait pu vouloir modifier la Constitution très favorable aux militaires.

Très critiquée il y a encore peu par la communauté internationale pour sa passivité dans la crise des musulmans rohingyas, Aung San Suu Kyi, en résidence surveillée pendant 15 ans pour son opposition à la junte, reste adulée dans son pays.

L'ex-dirigeante serait "en bonne santé", assignée à résidence à Naypyidaw, d'après son parti.

L'armée a promis des élections libres à la fin de l'état d'urgence.

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