Birmanie: Aung San Suu Kyi, la chute d'une icône

Prix Nobel de la paix 1991, Aung San Suu Kyi a incarné pendant plusieurs décennies la lutte contre la junte militaire en Birmanie. Arrivée au pouvoir en 2016, elle est aujourd’hui accusée de silence complice face aux massacres qui visent les Rohingyas, la minorité musulmane du pays. Retour sur un des plus surprenants revirements politiques de l’histoire contemporaine.

Parcours politique

Née le 19 juin 1945, Daw Aung San Suu Kyi est la fille du général Aung San, leader indépendantiste birman assassiné en 1947. En 1964, elle s’exile en Grande-Bretagne pour suivre des études à Oxford. Elle y rencontre Michael Aris, un jeune étudiant qu’elle épousera quelques années plus tard.

En 1988, elle décide de retourner en Birmanie pour se lancer en politique. Elle fonde alors un nouveau parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND). Mais elle sera rapidement arrêtée par la junte militaire qui vient de prendre le pouvoir à Rangoon. Considérée comme la principale opposante du régime, Aung San Suu Kyi passera plus de 15 ans en résidence surveillée.

En 1999, la junte l’autorisera exceptionnellement à assister aux obsèques de son époux, qu’elle n’a plus jamais revu depuis son retour au pays. Mais elle refusera de se rendre en Grande-Bretagne, par crainte de ne plus pouvoir revenir en Birmanie.

Naissance d’une icône

Ce courage qu’elle affiche pour dénoncer les exactions du régime, depuis sa résidence surveillée, lui vaudra une large reconnaissance internationale. En 1990, elle reçoit ainsi le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit et le prix Rafto pour les droits de l’homme. En 1991, consécration suprême, elle obtient le prestigieux Prix Nobel de la paix.

Aung San Suu Kyi devient alors une icône internationale. Des groupes de soutien se créent aux quatre coins du globe, son portrait est affiché sur les bâtiments publics et elle enchaîne les distinctions honorifiques : docteur honoris causa de l’université catholique de Louvain, citoyenne d’honneur de la Ville de Paris. En 2009, Amnesty international lui attribuera même son prix le plus prestigieux, en la nommant Ambassadrice de la conscience.

Une revanche sur la junte

Le 13 novembre 2010, Aung San Suu Kyi est enfin autorisée à quitter sa résidence surveillée. A force de pressions internationales, la junte birmane a fini par lâcher du lest. En 2012, elle se présente aux élections législatives et elle obtient pour la première fois un siège de députée à la chambre basse du Parlement.

Puisque la constitution birmane lui interdit de se présenter aux élections présidentielles – car elle a été mariée à un étranger – elle passe un accord avec son fidèle compagnon politique, Htin Kyaw. C’est lui qui sera élu président de la République en 2016. Mais Aung San Suu Kyi obtient de larges compensations. Elle cumule autant de pouvoirs ministériels que possible, dont le titre de ministre de la Présidence. Personne n’est dupe, si elle n’exerce pas officiellement la fonction présidentielle, c’est bien elle qui dirige le pays.

Silence sur les massacres de Rohingyas

C’est à cette époque qu’éclatent les violences interethniques entre les communautés musulmanes (Rohingyas) et bouddhiste de l’État d’Arakan. Prenant de court la plupart de ses soutiens internationaux, Aung San Suu Kyi refuse de condamner les violences contre les musulmans. Elle nie d’ailleurs fermement qu’un nettoyage ethnique se déroule en Birmanie et elle refuse même d’utiliser le terme "Rohingya" dans toutes ses interventions publiques.

En 2013, elle est interviewée à la BBC par la célèbre journaliste anglo-pakistanaise Mishal Husain, qui l’interroge longuement au sujet des violences qui visent les Rohingyas. A la fin de l’entretien, la Prix Nobel de la paix s’emporte, hors caméra : "Mais personne ne m’avait dit que j’allais être interviewée par une musulmane !" Une gifle pour tous les défenseurs des droits de l’homme qui l’ont longuement soutenue.

Aung San Suu Kyi a complètement trahi les valeurs pour lesquelles elle a été récompensée

Cette fois, c’en est trop. Le 29 décembre 2016, onze lauréats du Prix Nobel de la paix signent une lettre ouverte dans laquelle ils expriment leur "frustration" contre Aung San Suu Kyi, et soulignent sa "responsabilité" dans les massacres qui visent les Rohingyas. La ville d’Oxford lui retire les clés de la ville qui lui avaient été symboliquement attribuées. L’université catholique de Louvain retire son nom d’une de ses chaires et elle est déchue son titre de citoyenne d’honneur de la ville de Paris.

Mais Aung San Suu Kyi se montre insensible face à ce désaveu international. Fin 2017, lorsque deux journalistes de l’agence Reuters sont arrêtés en pleine enquête sur les crimes contre l’humanité visant les Rohingyas, la lauréate du Prix Nobel de la paix 1991… justifie leur arrestation. Quelques mois plus tard, Amnesty international a écrit à Aung San Suu Kyi pour l’informer que l’organisation lui retire le prix prestigieux qu’elle lui avait décerné en 2009. "Aung San Suu Kyi a complètement trahi les valeurs pour lesquelles elle a été récompensée", conclu David Griffiths, d’Amnesty International.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK