Birmanie: Aung San Suu Kyi arrêtée par l'armée, "un retour à la case départ" pour cette icône déchue de la démocratie

Son destin est intimement lié à celui de son pays, la Birmanie. Arrêtée cette nuit lors d’un coup d’Etat militaire, l’ancienne icône de la démocratie dont l’image auprès de la communauté internationale a été fortement écornée avec le drame des musulmans rohingyas, retombe aujourd'hui dans les griffes des militaires.

"C’est un retour à la case départ, s’inquiète Pierre-Yves Gillet d’Actions Birmanie Belgique. Ce qui s’est passé cette nuit nous renvoie 30 ans en arrière, aux images du passé avec le retour de la junte militaire et celles de l’opposante assignée à résidence qui a collé à la peau d’Aung San Suu Kyi pendant près de 15 ans."  

Icone de la démocratie

La dame de Rangoun n’a que deux ans quand son père, héros de l'indépendance, est assassiné en 1947. Elle vit ensuite longtemps en exil, notamment en Inde puis en Grande-Bretagne, ex-puissance coloniale. Mais en 1988, elle rentre en Birmanie et surprend tout le monde en décidant de s'impliquer dans le destin de son pays, en pleine révolte contre la junte. "Je ne pouvais pas, en tant que fille de mon père, rester indifférente à tout ce qui se passait", lance-t-elle lors de son premier discours, resté comme le symbole de son entrée en politique.

En 1990, elle se présente aux élections qu’elle remporte haut la main avec plus de 80% des voix. "Mais la junte militaire n’accepte pas le résultat des urnes, explique Pierre-Yves Gillet. Elle est placée en résidence surveillée et l’année suivante, en 1991, elle reçoit le prix Noel de la Paix." Le processus est en marche. D’année en année, sa popularité grandit sur la scène internationale. "C’est à ce moment-là qu’elle accède au rang de véritable icône de la démocratie. Un peu malgré elle, elle est devenue la figure de la lutte pour la démocratie dans son pays en véhiculant l’image d’une femme qui ne baisse pas les bras", analyse le porte-parole d’Actions Birmanie Belgique.

Realpolitik

En 2010, elle est finalement libérée après 15 ans de résidence surveillée et entre au Parlement en 2012 après l'autodissolution de la junte un an plus tôt. Rapidement, l'image de l'icône se fendille. "Elle n’est pas arrivée à faire les réformes qu’elle souhaitait. Elle a généré beaucoup de déceptions y compris auprès de ses anciens compagnons d’armes qui ont connu les geôles birmanes. De nombreux prisonniers politiques de l’époque restent encore aujourd’hui emprisonnés. On ne peut pas dire qu’ils ont senti un soutien fort de l’ancienne opposante", regrette Pierre-Yves Gillet. 

Lors de ces années à la tête du pays, Aung San Suu Kyi s'est heurtée à l'épreuve du pouvoir, obligée de composer avec des militaires tout-puissants. "Elle s’est toujours retranchée derrière le fait qu’elle utilisait les moyens qui étaient les siens et ils n’étaient pas nombreux étant donné le carcan imposé par la junte militaire. Elle disait toujours qu’il fallait être patient, que les résultats allaient arriver. Mais force est de constater qu’en 10 ans les résultats ne sont jamais venus : le pays reste en guerre, les ethnies continuent à se battre et, bien sûr, il y a eu la crise des Rohingyas", rappelle le porte-parole d’Actions Birmanie Belgique.

Tombée en disgrâce

Jadis comparée à Nelson Mandela ou Martin Luther King, son image est à jamais écornée par le drame des musulmans rohingyas. Quelque 750.000 membres de cette minorité ont fui les exactions de l'armée et de milices bouddhistes en 2017 et se sont réfugiés dans des camps de fortune au Bangladesh. Ce drame vaut à la Birmanie d'être accusée de "génocide" devant la Cour internationale de Justice (CIJ), principal organe judiciaire des Nations Unies. 

Sa réponse était parfaitement insuffisante et, par son silence, elle s’est rendue complice de ce que les Nations Unies qualifient de génocides

Aung San Suu Kyi, qui nie "toute intention génocidaire", est venue en personne défendre son pays devant la Cour. Son manque de compassion dans cette affaire lui a attiré les foudres de la communauté internationale. "Elle a été extrêmement critiquée avec la crise des Rohingyas il y a 3 ans, y compris par notre association. Sa réponse était parfaitement insuffisante et, par son silence, elle s’est rendue complice de ce que les Nations Unies qualifient de génocide", dénonce Pierre-Yves Gillet. Une intransigeance qui la pousse aussi à justifier l’arrestation en 2017 de deux journalistes de l’agence Reuters qui enquêtent sur les crimes contre l’humanité commis en dans son pays contre les Rohingyas.

Plus populaire que jamais dans son pays

Malgré cette attitude intransigeante, elle reste extrêmement populaire à l’intérieur du pays "Mother Suu" garde la confiance de son peuple et reste "la" solution aux yeux de nombreux birmans. "C’est sûr qu’internationalement son image en a pris un coup. Mais sur le plan intérieur, cela n’a pas eu d’impact. Au contraire même, cela a peut-être renforcé son image. Il faut se rendre compte que la plupart des gens en Birmanie sont soit indifférents, soit carrément hostiles à un destin favorable aux Rohingyas, regrette le porte-parole d’Actions Birmanie Belgique. Il est extrêmement difficile et impopulaire de se battre pour la défense des musulmans dans ce pays bouddhiste."

Malgré son absence de réaction et cette image écornée, la dame de Rangoun est restée pendant toutes ces années l’interlocutrice privilégiée de la communauté internationale pour une forme de transition démocratique en Birmanie. "Mais on voit bien aujourd’hui l’inaction de la communauté internationale et toutes les limites de ce processus lancé depuis 10 ans maintenant, déplore Pierre-Yves Gillet. L’influence des militaires reste énorme dans ce pays. La communauté internationale n’a rien fait pour faire en sorte que les militaires quittent le pouvoir, preuve en est le coup d’Etat de cette nuit."

Le retour de l’opposante

En interne elle reste donc adulée et toujours l’espoir de millions de personnes. Le problème c’est l’armée et son verrouillage constitutionnel. "En termes d’image, probablement que ce qui s’est passé cette nuit va effacer les grandes déceptions qu’elle a générées en tout cas à l’international après la crise des Rohingyas, ajoute Pierre-Yves Gillet. On le voit bien aujourd’hui avec les nombreuses réactions internationales qui se multiplient à travers le monde."

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