Ukraine: accueil mitigé de l'accord entre le président et l'opposition

Le président ukrainien a annoncé vendredi la tenue d'une élection présidentielle anticipée, ainsi qu'un retour à la constitution de 2004 avec des pouvoirs présidentiels réduits, lequel a été immédiatement voté dans la foulée par le Parlement ukrainien, la Rada.

Cette annonce intervient au lendemain d'un regain de violences entre manifestants et forces de l'ordre à Kiev dont le bilan est d'au moins 80 morts depuis mardi, une centaine selon l'opposition.

Dans ses déclarations, Viktor Ianoukovitch a aussi annoncé la formation d'un gouvernement d'union nationale. La présidence n'a pas détaillé plus loin le contenu de l'accord à venir, mais selon la télévision ukrainienne 1+1, il prévoirait l'élection présidentielle anticipée en décembre, la formation d'un gouvernement de coalition d'ici dix jours et la réforme constitutionnelle dans les 48 heures.

Le président ukrainien n'a cependant pas accédé à la principale exigence des manifestants occupant le centre de Kiev: sa démission. "En ces jours tragiques, alors que l'Ukraine a subi des pertes aussi lourdes, que des gens ont été tués des deux côtés des barricades, je considère qu'il est de mon devoir, à la lumière de la mémoire sacrée de nos morts, de déclarer qu'il n'est rien de plus important que la vie humaine", écrit-il dans une déclaration.

L'opposition approuve l'accord

L'accord a été approuvé par "le Conseil du Maïdan", du nom de la place au centre de Kiev occupée depuis trois mois par les manifestants, qui regroupent toutes les tendances de l'opposition, les partis politiques, représentants de la société civile et groupes radicaux, selon l'un de ses principaux dirigeants Oleg Tiagnibok. L'opposition a toutefois exigé que l'actuel ministre de l'Intérieur Vitali Zakhartchenko ne fasse pas partie du prochain gouvernement et que le procureur général Viktor Pchonka soit démis de ses fonctions, selon Oleg Tiagnibok. Ces deux hommes sont mis en cause pour leur rôle dans la répression policière et judiciaire contre les manifestants en Ukraine. Oleg Tiagnibok est le chef du parti nationaliste Svoboda (Liberté) et l'un des trois principaux dirigeants de l'opposition politique.

Sur l'emblématique place Maïdan, au coeur de la capitale ukrainienne, les premières réactions étaient mitigées et donnaient l'impression que les concessions annoncées par Viktor Ianoukovitch étaient perçues comme à la fois tardives, insuffisantes et sujettes à caution.

Alors que les efforts de trois ministres européens pour imposer un compromis restaient vains jusqu'ici, c'est à l'issue de négociations marathon qui ont duré toute la nuit que la présidence ukrainienne avait annoncé ce vendredi matin qu'un accord avait été trouvé entre le pouvoir, l'opposition, l'UE et la Russie.

Selon une source européenne, les négociations avaient été "très difficiles" et duré "toute la nuit" de jeudi à vendredi.

Au moins 80 morts, 100 selon l'opposition

Le bilan des affrontements actualisé et publié vendredi matin par le ministre ukrainien de l'Intérieur Vitali Zakhartsjenko fait état de 80 morts depuis mardi. Des centaines d'autres personnes ont été blessées. L'opposition fait quant à elle état d'une centaine de morts.

Vitali Zakhartsjenko a présenté ses condoléances aux familles et aux proches des victimes: "Ces derniers jours resteront gravés dans l'histoire de l'Ukraine comme des jours de deuil", a-t-il affirmé. Selon lui, 16 policiers font partie des 80 victimes.

La nuit de jeudi à vendredi a été relativement calme.

Vers une libération de l'opposante Timochenko ?

Le Parlement ukrainien a voté vendredi une loi abolissant l'article du code pénal au titre duquel a été condamnée l'opposante Ioulia Timochenko, et ouvrant théoriquement la voie à sa libération.

Ioulia Timochenko, ancien Premier ministre, a été condamnée en 2011 à sept ans de prison pour abus de pouvoir. Le vote du Parlement suit de peu la signature d'un accord de sortie de crise politique entre le président Viktor Ianoukovitch et les représentants de l'opposition ukrainienne.

"Visés au cœur, au cerveau ou à la carotide"

Armés de bâtons, boulons, pavés, mais aussi de cocktails Molotov, des centaines de manifestants radicaux, le plus souvent casqués et équipés de boucliers ont affronté jeudi les forces antiémeute Berkout, qui ont répliqué avec des balles en caoutchouc, grenades lacrymogène mais aussi à la kalachnikov, selon des témoignages.

En fin d'après-midi, les affrontements avaient cessé et des manifestants pouvaient être vus renforçant les barricades du centre-ville, charriant de la nourriture, des planches, des pneus et des bouteilles vides destinées à être transformées en cocktails molotov.

Des images tournées par un média ukrainien ont montré des hommes, apparemment membres des forces de sécurité, dont l'un d'eux ouvre le feu avec un fusil d'assaut Kalachnikov sur une cible non identifiée, dans le centre de Kiev.

"Les manifestants ont été tués de manière très professionnelle par des snipers qui ont visé au cœur, au cerveau ou à la carotide", a affirmé un médecin, Olga Bogomolets, interrogée sur la chaîne privée Kanal 5.

Regardez ces images de la capitale après les événements meurtriers de la journée de jeudi:

La route est encore longue

La route pour un accord en Ukraine est encore "très longue", a déclaré vendredi le Premier ministre polonais Donald Tusk lors d'une conférence de presse à Varsovie.

"La mission des trois ministres des Affaires étrangères (allemand, français, polonais, ndlr) à Kiev visait avant tout à mettre fin à le violence et à l'effusion de sang. Ce but a été atteint, mais la route vers un accord est encore très longue", a-t-il déclaré.

"On ne peut pas encore affirmer que le scénario du pire est définitivement repoussé. Ce conflit va encore durer un certain temps. Ca va durer encore longtemps", a ajouté le Premier ministre polonais. "Le projet d'accord peut ne pas être accepté par les manifestants du Maïdan", a-t-il averti.

Les négociations en vue de mettre fin à la crise en Ukraine sont dans une phase "délicate", a déclaré vendredi le chef de la diplomatie polonaise Radoslaw Sikorski. "Moment délicat concernant l'accord sur le règlement de la crise en Ukraine. Toutes les parties doivent avoir en tête qu'un compromis ne peut pas être satisfaisant à 100%" pour tous, a écrit le ministre sur son compte Twitter après avoir rencontré le président Victor Ianoukovitch.

Les ministres polonais et allemand, Radoslaw Sikorski et Frank-Walter Steinmeier, devaient rencontrer les militants de la place Maïdan afin de discuter du projet d'accord négocié dans la matinée avec le président Ianoukovitch. Ce dernier a annoncé une élection présidentielle anticipée, sans toutefois avancer de date, une réforme constitutionnelle et la formation d'un gouvernement d'unité nationale, des concessions majeures après le bain de sang la veille dans le centre de Kiev. "Je ne connais plus personne au monde qui pourrait encore avoir confiance en Ianoukovitch", après les violences des derniers jours qui "ont fait plusieurs dizaines de morts" a commenté Donald Tusk.

La Russie n'a pas signé mais salue toute issue pacifique

La Russie n'a pas signé l'accord de sortie de crise conclu à Kiev sous médiation européenne, mais cela ne signifie pas qu'elle ne soutient pas un compromis, a déclaré vendredi le ministère russe des Affaires étrangères.

L'accord de sortie de crise a été signé "sous médiation des diplomaties allemande, polonaise et française", souligne le ministère dans un communiqué. Le fait que l'émissaire russe ne l'ait pas signé "ne signifie pas que la Russie ne souhaite pas un compromis", ajoute la diplomatie russe.

La Maison Blanche a salué la signature de l'accord de sortie de crise entre pouvoir et opposition, et souhaité qu'il soit appliqué immédiatement. Cet accord, qui vise à mettre fin aux violences qui ont ensanglanté le centre de Kiev cette semaine, "est cohérent avec ce que nous avons demandé, c'est-à-dire une fin de l'escalade de la violence, des changements constitutionnels, un gouvernement de coalition et des élections anticipées", a remarqué porte-parole de l'exécutif américain, Jay Carney dans un communiqué, en soulignant que son pays surveillerait "de près" l'application de l'accord. "A ce sujet, nous appelons à une application immédiate des premières mesures" prévues par l'accord, notamment la fin des violences et l'adoption des mesures constitutionnelles au Parlement, a-t-il dit.

En outre, "il faut que les responsables des violences et des victimes depuis le début de la crise rendent des comptes, et nous restons prêts à imposer des sanctions supplémentaires si nécessaire", a prévenu le porte-parole.

Par ailleurs, le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon a appelé le président Viktor Ianoukovitch pour lui demander que l'accord de sortie de crise soit appliqué totalement et rapidement, a indiqué le porte-parole adjoint de l'ONU Farhan Haq. Il a "demandé instamment au président d'appliquer l'accord totalement et aussi vite que possible", a déclaré le porte-parole.

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Un opposant au pouvoir ukrainien lance un pneu en feu vers les forces de l'ordre, sur la place Maïdan © BULENT KILIC

Premières sanctions européennes: gel des avoirs et privation de visas

De leur côté, les ministres européens des Affaires étrangères, réunis jeudi à Bruxelles, ont accru la pression en décidant de priver de visas des responsables ukrainiens et de geler leurs avoirs.

Des discussions se sont également tenues entre la chancelière allemande Angela Merkel, le président américain Barack Obama et le président russe Vladimir Poutine. Tous trois avaient marqué leur "d'accord pour dire qu'il (faut) trouver une solution politique à la crise en Ukraine le plus rapidement possible et que le bain de sang doit cesser", a indiqué le gouvernement allemand.

La Maison-Blanche s'est dite "scandalisée" par les tirs des forces de l'ordre contre les manifestants en Ukraine, et a une nouvelle fois exhorté le président Viktor Ianoukovitch à retirer les policiers du centre de la capitale.

L'Otan a elle aussi condamné "le bain de sang" et redemandé à l'armée de ne pas intervenir. Son secrétaire général, Anders Fogh Rasmussen, a "demandé instamment à toutes les parties d'arrêter cette spirale de violence", et il a souligné que "le dialogue est la seule voie pour arriver à une solution pacifique".

RTBF avec agences

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