Bachar al-Assad, de l'ophtalmologue londonien au "boucher de Damas"

Bachar al-Assad, de l'ophtalmologue londonien au "boucher de Damas"
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Bachar al-Assad, de l'ophtalmologue londonien au "boucher de Damas" - © Tous droits réservés

“Un boucher”. Voici le mot récemment utilisé par Donald Trump pour désigner Bachar al-Assad. Depuis l’attaque chimique présumée qui a fait 87 morts en Syrie début avril, la communauté internationale (sans la Russie et l’Iran) réclame le départ du président syrien. Djihadisme, embrasement du Proche-Orient, crise des migrants, relations avec la Russie,... Bachar al-Assad est au carrefour de nos grandes hantises actuelles.

Mais finalement, qui se cache derrière cet homme à la tête d'un pays déchiré par une guerre qui a déjà coûté la vie à plus de 320 000 personnes? 

Des allures de cadre supérieur 

Décrit comme “timide”, “charmant”, avec des “allures de cadre supérieur”, Bachar al-Assad, 51 ans, est en réalité empreint de mystère. Il faut dire qu'à la base, rien ne le prédestinait à devenir président. Le deuxième fils Assad rêvait plutôt d'une carrière de médecin à Londres.

Ironie du sort: celui qui avait choisi d’étudier l’ophtalmologie parce qu'il ne supportait pas la vue du sang se retrouve aujourd'hui affublé du surnom de “boucher de Damas”. 

C'est ce parcours atypique qu'Antoine Vitkine a voulu mettre en avant dans un documentaire consacré au président syrien. La première scène est révélatrice: dans des documents d'archives, on y voit le jeune Bachar al-Assad se rendre avec sa femme à un concert. Il conduit lui-même et explique avec sa voix zozotante: “J'aime la musique. Personne ne veut vivre dans une cage”. C'est cette vie qu'il aurait dû avoir. 

Accident de voiture

Le destin de ce "fils fragile" d'Hafez al-Assad change du tout au tout lorsque son frère aîné se tue dans un accident de la route en 1994. Installés à Londres, Bachar al-Assad et sa femme, banquière dans La City,  retournent à Damas pour préparer la succession du grand Hafez. Et il y a du travail.

Si son frère Bassel incarnait en effet parfaitement le “chef” arabe autoritaire, Bachar al-Assad est très différent. Cet homme un peu frêle qui préfère le costume-cravate à l’uniforme militaire, n’avait “pas le caractère d’un chef”, résume Abdel Halim Khaddam, ancien vice-président de Syrie en exil. Le manque de légitimité de Bachar est criant, tout particulièrement du côté des fidèles de son père.

Résultat: être à la hauteur d'Hafez al-Assad devient une obsession pour le jeune Bachar âgé d'à peine 34 ans à la mort de son père Hafez en 2000. Une obsession qui expliquerait en partie des changements dans son attitude. Un ancien de ses proches, cité par Nicolas Henin dans son livre Jihad Academy, explique alors "les trois vies" distinctes de Bachar al-Assad.

Sa voix fluette est alors devenue plus ferme

"Avant la mort de son frère, c’était [Bachar al-Assad] un homme tout à fait normal (...) Un homme timide qui cachait son sourire parce qu’il n’aimait pas sa bouche (...) Un homme heureux de rendre service. (...) Il y a ensuite l’homme qui est revenu de Londres pour suivre un entraînement militaire. Sa voix fluette est alors devenue plus ferme. (...) Et puis, il y a le Bachar au pouvoir, lorsqu’il est devenu président. Ce Bachar agissait comme s’il était devenu Dieu. C’est à ce moment là que je l’ai perdu de vue".

Il faut dire que l'image du président syrien y est pour beaucoup. Avec sa femme Asma, ils forment un couple glamour “à l’occidentale”, loin de l'image que l'on se fait du leader arabe autoritaire. Soit en tenue de bédouin comme Kadhafi, soit en uniforme militaire comme Saddam Hussein.

Tout cela a provoqué chez lui deux maladies à l'origine de nos malheurs en Syrie

A partir de ce moment, renchérit Riad Nassan Agha, ancien ministre de Bachar al Assad (en exil), "sa personnalité a commencé à montrer de nouveaux aspects (...) on a vu une certaine folie des grandeurs." Et ajoute: “Peut-être que les médias internationaux ont-ils contribué à cela. Combien de fois le magazine Time a mis en Une le portrait de Bachar? Combien de fois la presse française a mis sa photo dans ses premières pages? Tout cela a provoqué chez lui deux maladies qui sont à l'origine de nos malheurs en Syrie: l'entêtement et l'orgueil."

L'héritage d'Hafez al-Assad est lourd et de l'extérieur, la Syrie est regardée avec suspicion pour son anti-occidentalisme et pour ses relations historiques avec Moscou. Bachar doit passer par des élections dont il est l'unique candidat: il sera élu à 99,7%. Une question se pose: Bachar va-t-il, comme son père, diriger le pays d'une main de fer en plaçant aux postes clés des membres de sa communauté alaouite?

A son arrivée, ce n'est pas sûr. On parle de changements à venir et d'une nouvelle ère démocratique. En se présentant ainsi comme un réformateur, Bachar al-Assad s'assure progressivement le soutien de l'Occident.

Mais quelques mois plus tard, le mouvement de réformes est étouffé et la désillusion continue. Le meurtre du Premier ministre libanais Rafiq Hariri en 2005 est un moment charnière. La Syrie est fortement soupçonnée, elle qui a toujours considéré le Liban comme faisant partie de son territoire. Soudain, Bachar al-Assad devient un paria pour l'Occident et il se rapproche à nouveau de ses alliés historiques: l’Iran et la Russie. Malgré sa mise de côté, cet événement lui profite un autre niveau: il a ainsi prouvé sa détermination sur le plan intérieur. Subtilement, il écarte la vieille garde de son père et y place des fidèles.

Une image d'Occidental

C'est Nicolas Sarkozy qui réhabilite Bachar al-Assad sur la scène internationale en 2008. Voyant la Syrie comme un allié potentiel majeur, il invite notamment le président syrien à la tribune d'honneur du défilé du 14 Juillet à Paris. Et soudain, c'est le déclic. “Il était comme un garçon avec lequel personne ne voulait jouer à la balle. Et finalement, on l'accepte”, commente Firas Tlass, ancien proche de Bachar al-Assad en exil.

Trois ans plus tard, en mars 2011, des manifestations éclatent dans le sillage du "Printemps arabe". Une partie de la population descend dans la rue, des réformes sont réclamées. Comme l'explique Bouthaïna Shaaban, conseillère média du président syrien, Bachar al-Assad lui confie alors son désir de "rester là": "On va se battre et on vaincra. Qu’importe à quel point cela sera douloureux". La révolte sera lourdement réprimée par le régime, ce qui entraîne une escalade de la violence et l'armement des groupes rebelles.

La suite est connue: des pays comme la Turquie, le Qatar ou l’Arabie saoudite prennent parti pour la rébellion et la finance. Le conflit s'enlise et la rébellion est morcelée en groupes distincts. L'opposition modérée pèse de moins en moins. La situation permet à des groupes salafistes-djihadistes de combler un vide. Cinq millions de personnes fuient le pays. 320 000 personnes décèdent en six ans. Et... l’État islamique émerge à partir de l'Irak et s'empare d'une large partie du territoire syrien.

C'est "moi ou le chaos"

Dans ce désordre général, Assad n'a cessé de se présenter comme l'unique alternative au terrorisme islamiste. C'est "moi ou le chaos", affirme-t-il. Entre Bachar et l'EI, c'est le choix entre la peste ou le choléra, commente-t-on massivement. Néanmoins, son message séduit certains. Michael Flynn, ancien conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump se demande: "Et si Assad tombait, qui prendrait le pouvoir? A coup sûr une de ces composantes islamistes qui rongent le monde musulman".

En parallèle, de nombreux experts dénoncent une stratégie en réalité élaborée par Assad depuis le début. "Le régime prend soin de bombarder prioritairement les positions de l’Armée syrienne libre (ASL)", explique en 2015 l’historien Pierre-Jean Luizard dans son livre "Le piège Daech". Et ajoute:"Dans une volonté délibérée d’affaiblir les tendances les plus laïques et les plus pacifiques au sein de l’opposition, les autorités syriennes libèrent en 2011 des centaines de prisonniers salafistes-djihadistes." Bref, au plus l'horreur de l’État islamique est affichée, au plus Bachar al-Assad - avec son costume et son air courtois - apparaît comme la seule alternative raisonnable.

Une solution qui nous ressemble? En guise de pied de nez, la conseillère de Bachar al-Assad conclut: “Vous pensez que Bachar est comme vous parce qu’il porte un costume et une cravate. Mais -détrompez vous-, il est syrien, comme nous”.

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