Avec les vidéos exclusives «Top Shots» de la NBA, le format «NFT» s'ouvre au grand public: bientôt avec le foot chez nous?

Des actions de matchs, des Dunks ou des points décisifs vendus pour des milliers d’euros aux Etats-Unis. Les "NFT Top Shot". C’est le nouveau phénomène de l’autre côté de l’Atlantique. Témoin de son goût pour les nouvelles technologies, la NBA, la ligue professionnelle nord-américaine de basket a lancé sa plateforme "Top Shot".

Elle commercialise ainsi des extraits vidéo de quelques secondes d'actions de jeu. En février, un clip d'un envol de la star des Los Angeles Lakers LeBron James s'est vendu 208.000 dollars. Un record pour un "moment", c’est le nom de ces extraits. Au mois de février dernier, en une seule semaine, la ligue a généré 54 millions de dollars de rentrées. Incroyable et impensable, il y a encore quelques mois, d’autant que ces "moments" sont visibles gratuitement sur Internet.      

Panini 2.0

Comment expliquer ce phénomène ? On connaissait les cartes à collectionner ou encore les albums "Panini". Il faudra peut-être s’habituer aux "NFT Top Shot" de la NBA.

Concrètement, ce ne sont pas des cartes à acheter mais des "moments" vendus sous forme de Pack, sans savoir ce qu’il y a à l’intérieur.

Les prix peuvent varier de 9 à 230 dollars. Dernièrement, 5000 packs ont été mis en vente. Problème : 90 000 personnes voulaient en acheter. C’est à ce moment précis que commence la spéculation. "Elle est basée sur la rareté virtuelle et sur la loi de l’offre et de la demande", explique Arnaut Kint, avocat spécialisé en Droit du Sport.

Une fois les packs ouverts, il est possible d’échanger ses "moments". La subtilité réside dans le fait chaque "carte virtuelle" est unique. "Comme la rareté crée la valeur, les prix peuvent s’envoler. Pour la première fois, il existe désormais une authenticité virtuelle avec un vrai traçage. De plus, alors que Panini pouvait rééditer des cartes plusieurs années plus tard, ici, c’est impossible. Une fois l’œuvre créee, elle ne peut plus être dupliquée", poursuit l’avocat qui travaille pour la première fois sur un dossier de ce type pour un client en Belgique.     

NFT, authentification et Bitcoins

Les ventes sont rendues possibles par l'émergence d'un nouveau format numérique : le "NFT". NFT pour "Non-Fungible Token" ou "Jeton Non Fongible".

"En clair, il permet d'associer à toute œuvre numérique, virtuelle (qu'il s'agisse d'une image, photo, animation, vidéo, ou morceau de musique), un certificat d'authenticité. Non fongible, cela veut dire qu’elle est non-interchangeable. ", explique Arnaut Kint.    

Ce certificat est théoriquement inviolable et ne peut pas être dupliqué. Il est conçu grâce à la technologie dite de la "blockchain", qui sert de base aux cryptomonnaies comme le bitcoin. Elle est présentée comme un remède miracle aux copies, l’un des freins au développement de l'art numérique, notamment. "Cela va dans l’air du temps. J’ai eu des collections d’images Panini en 1986 quand la Belgique était à la Coupe du Monde de football au Mexique. Je me rappelle qu’à l’époque, j’en échangeais contre des billes.", explique Jacques Vandescure, aujourd’hui consultant pour plusieurs équipes de NBA.

"La NBA fait du basket un outil éducatif. Mais derrière, il y a tout un business. Il y a une volonté de faire de l’argent et de passer au-dessus du football. On crée une marque qui est en train d’être poussée vers l’avant, à l’International. Adam Silver, le patron de la NBA, et d’autres avant lui, se sont rendus compte que la NBA était désormais visible partout dans le monde. Et qu’il y avait moyen de monétiser cette dimension internationale. La NBA est dans son temps. Ces clips sont des œuvres d’art. Et c’est génial", poursuit le Belge et ancien ‘scout’ des ‘Spurs’ en NBA.

S’il hésite encore à se lancer dans l’achat de ces "moments", Jacques Vandescure émet tout de même quelques doutes quant au ‘Business Model’ : " J’ai moi-même de la cryptomonnaie. J’ai eu de bons mais aussi de moins bons moments. Il faudra donc voir comment vont se développer ses "Moments Top Shot". Combien de temps vont survivre ces clips vidéo ? Combien de temps cet écosystème va-t-il tenir ? Il va falloir acheter au bon moment et pouvoir le revendre avant qu’ils ne valent peut-être plus rien dans quelques temps."

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La NBA vend désormais l'authenticité des "Moments" et actions de matchs. © Tous droits réservés

Phénomène durable ou bulle spéculative ?

A peine née, la question de sa pérennité est donc déjà posée. La technologie ne serait-elle qu’un mirage pour des rendements à courts termes ? Qu’en sera-t-il dans cinq ou dix ans ? "Je ne pense pas que ce soit une bulle spéculative. Le phénomène et la rareté numérique, c’est nouveau. Mais technologiquement, le NFT a de l’avenir. Cela peut potentiellement créer de la valeur a quelque chose qui n’en avaient pas. Car le NFT permet la rareté numérique" explique l’avocat Arnaut Kint.

Lui voit même plus loin. Car la technologie appliquée et utilisée par la NBA pourrait aussi l’être dans d’autres sports, comme le football, par exemple. "On pourrait parfaitement avoir le même type de "moments" avec la 'Premier League en Angleterre' ou la 'Pro League' en Belgique. Les fédérations ou ceux disposent des droits de diffusion pourraient ainsi générer de l’argent autrement. C’est un moyen de créer une valeur nouvelle à partir de ce qui existe déjà.", poursuit Arnaut Kint.

« Ce ne sont pas des Van Gogh non plus ! »

"Faut-il encore qu’on trouve suffisamment d’acheteurs", explique Jean-Michel De Waele, sociologue du sport à l’ULB. "Je n’en suis pas certain. D’autant que plus un joueur comme Lukaku va marquer, moins ses goals vaudront d’argent. Est-ce qu’à terme tout cela aura encore une valeur dans les années à venir ? J’émets quelques réserves. Ce ne sont pas des Van Gogh non plus ! J’ai des doutes que cela perdure une fois cette mode passée. L’attractivité du produit risque de diminuer au fur et à mesure du temps qui passe" poursuit Jean-Michel De Waele.  

Privatisation des « Moments »

"Panini, c’est culturel. C’est comme aller au stade. Cela me rappelle ma jeunesse. Ici, on est dans quelque chose de différent", conclut Jean-Michel De Waele. "Ce qui me pose un problème avec les NFT, c’est qu’en les achetant, on s’approprie individuellement un moment collectif. Or, ils font partie de l’histoire du sport. Ils font partie du patrimoine. Je constate qu’on va vers une privatisation de ces moments."

Mais certains spécialistes des NFT estiment que la technologie ouvre le champ des possibles.

Pour Arnaut Kint, avocat spécialisé dans le droit à l’image, on pourrait aller encore plus loin à l’avenir : "On parle aujourd’hui des packs NBA. Mais on pourrait imaginer toute une série de tutoriels de Lionel Messi pour lesquels on créerait un NFT. Un tuto unique qui vaudrait donc énormément d’argent étant donné qu’il est unique. Mais on peut potentiellement appliquer cela à des documents beaucoup plus authentiques comme un testament, par exemple. On peut aussi imaginer des types de données comme des brevets qui soient associés à des NFT."

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69M$ pour une oeuvre numérique. Un record et unerévolution en cours sur ce marché longtemps confidentiel. © AFP

69M$ pour une œuvre numérique

En plus d’être associé à l’art ou au sport, le NFT l’est aussi dans tous un tas de domaines. Une œuvre entièrement numérique de l'artiste américain Beeple a été vendue jeudi 69,3 millions de dollars par la maison d'enchères Christie's, un record qui témoigne de la révolution en cours sur ce marché longtemps confidentiel. "Everydays: the First 5.000 Days", assemblage de dessins et animations réalisés quotidiennement durant 5.000 jours d'affilée, situe Mike Winkelmann, véritable nom de Beeple, parmi les trois artistes les plus chers du monde de leur vivant, tous supports confondus.

Deuxième record: quelque 22 millions d'internautes ont suivi les dernières minutes de la vente sur le site de Christie's, pour ce qui constituait la première vente d'une oeuvre entièrement numérique par une maison d'enchères majeure.

NFT, Twitter et Tesla

Et le NFT se développe et intéresse de plus en plus de monde. Le co-fondateur et PDG de Twitter Jack Dorsey vient d’ailleurs de vendre une version authentifiée de son premier tweet pour 2,9 millions de dollars. Une nouvelle illustration de la folie des NFT, des objets virtuels que s'arrachent les collectionneurs. Cette image du message "Je crée mon compte Twttr" ("just setting up my twttr"), en vente sur la plateforme Valuables depuis début mars, a été acquise par l'entrepreneur Sina Estavi, basé en Malaisie.  

Jack Dorsey a d'ailleurs vendu son tweet en ethereum (ou ether), une cryptomonnaie, et non en dollars. Seul l'auteur du tweet peut le vendre sous forme NFT après vérification, selon Valuables, qui a été créé en décembre 2020 et n'a pas de lien capitalistique avec Twitter.

Après la vente, le tweet lui-même reste visible par tous, tant que Jack Dorsey ou Twitter le laissent en ligne. Valuables conserve 5% du produit de la vente, le reste allant au vendeur.

Et Elon Musk, le patron de Tesla, vient aussi de s’immiscer dans la nouvelle mode des NFT. Le deuxième homme le plus riche au monde vient d’annoncer sur son compte Twitter mettre en vente un morceau de musique techno en tant que NFT.

Selon la presse américaine, sa compagne, la chanteuse canadienne Grimes, a récemment vendu aux enchères des packages NFT, combinant une création audiovisuelle avec une musique inédite pour 6 millions de dollars au total.

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Le co-fondateur et PDG de Twitter Jack Dorsey vient de vendre une version authentifiée de son premier tweet pour 2,9 millions de dollars. © Tous droits réservés
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