Avec le Brexit, les Britanniques "vont souffrir", mais ils seront "gagnants"

Marc Roche, commentateur pour la BBC et correspondant à Londres pour les journaux Le Monde et Le Soir, était l'invité de Matin Première ce jeudi. Ce Belge va, dans une semaine, acquérir la nationalité britannique. 

En juin 2016, il avait pourtant voté contre le Brexit. Aujourd'hui, il s'est converti à la cause et a même sorti un livre sur le sujet : "Le Brexit va réussir". 

"Bien que pro-européen (né à Bruxelles avec les institutions européennes), je me suis dit après le vote que quelque chose est passé que je n'ai pas vu venir", dit-il pour expliquer ce revirement. "Et petit à petit, j'ai pris conscience que le Brexit, qui était un vote xénophobe, contre la libre circulation, à court terme, allait être pesant, un choc pour le Royaume-Uni ; à long temps, pouvait être quelque chose de favorable. Un nouveau pays va sortir du Brexit doté de tas d’atouts"

"Il y aura une période d'adaptation"

Si Marc Roche reconnaît que le Royaume-Uni "va souffrir économiquement à court terme parce qu'il y aura une période d'adaptation", il est convaincu que cela n'aura qu'un temps, "3 à 5 ans" et mise sur les atouts du pays : "L'acceptation des inégalités (inacceptable en Belgique) ; la plateforme offshore, les paradis fiscaux (inacceptable en Belgique) ; le fait que le Royaume-Uni a réglé son problème migratoire (qu'il n'y ait pas de patriotisme économique, une déréglementation du marché du travail)"

"Le Royaume-Uni quitte l'Union européenne, mais reste dans l'Europe", précise-t-il. "Mais à côté de cela, il y aura aussi deux autres cercles auxquels le Royaume-Uni va être associé : le Commonwealth (l'ancienne famille d'Outre-mer et les pays émergents) et les Etats-Unis".  

"Depuis que le Brexit a gagné, le populisme a disparu"

"Le Brexit est un vote contre l'immigration", explique-t-il. Mais au moment où l'Europe est traversée par une crise populiste dans tous les pays, au Royaume-Uni, "étrangement, depuis que le Brexit a gagné, le populisme a disparu"

Selon lui, "les minorités ethniques" (les minorités pakistanaises, indiennes, africaines, antillaises, britanniques) qui ont voté en faveur du Brexit, "ont très mal ressenti cette invasion de blancs chrétiens et en partie racistes parce qu'ils viennent de sociétés qui ne connaissent pas la diversité"

Mais aujourd'hui, cette immigration ne fait plus partie des préoccupations des Britanniques, affirme-t-il, "parce qu'elle diminue. Simplement parce qu'avec la baisse de la livre provoquée par le Brexit, beaucoup d'immigrés polonais rentrent au pays"

"Á long terme, les Britanniques seront gagnants"

Pour Marc Roche, c'est "très clair", "les Britanniques n'ont aucune carte en main : c'est eux qui veulent partir, ils n'ont pas les experts parce que pendant 45 ans, c'est l'Union européenne qui a négocié les accords commerciaux. Et donc l'accord, parce que je pense qu'il y aura un accord (les deux parties ne peuvent se permettre le chaos que provoquerait un Brexit dur), il y aura un accord minimal, mais il sera défavorable aux Britanniques. Mais cela n'a aucune importance car à long terme, les Britanniques seront gagnants".

"S'il n'y a pas d'accord, tout le monde est perdant"

Reste que pour lui, "s'il n'y a pas d'accord, tout le monde est perdant", "les Belges, les Néerlandais, les porcs français, les exportateurs allemands d'automobiles, les exportateurs néerlandais qui ont un gros excédent".  

Et d'ajouter : "Les Européens sont aveuglés par cette pensée unique qui veut que, en dehors de l'Union européenne, point de salut. Et mon livre est une réaction de ce que j'ai perçu comme une morgue de la part de mes amis belges et européens en disant que le Royaume-Uni va à la catastrophe. Non, le Royaume-Uni ne va pas à la catastrophe, cela va être difficile dans un premier temps ; mais dans un second temps, le Royaume-Uni va pouvoir se renouveler. Je ne dis pas que le pays sera meilleur, il sera différent et constituera un grand défi à l'Union européenne empêtrée dans ses problèmes, incapable de réformer, et soumise à la crise migratoire"

Vers une société britannique encore plus inégalitaire ?  

A la question de savoir si l'après-Brexit bénéficiera seulement aux riches, il répond : "La suite du Brexit va être une société plus inégalitaire, mais elle l'est déjà puisque les Britanniques ont toujours été darwiniens mais avec un filet de sécurité. Ce n'est pas les Etats-Unis. Il y a le service national de santé, il y a le salaire minium, des aides au logement. Ceci dit, le paradoxe du Brexit est que ceux qui ont perdu vont gagner"

"L'avenir du Royaume-Uni sera fait sur les points forts du pays qui sont l'automatisation, la robotique, les sciences de la vie", poursuit-il, "mais dans le Nord, il y a une industrie, un peu besogneuse, qui renaît grâce aux investissements étrangers. Cette industrie va rester parce que les investisseurs étrangers, non seulement vont rester, mais vont aussi continuer à investir, surtout ceux des pays émergents qui ont un tropisme britannique en dehors de  l'Europe"

Le Royaume-Uni, un super paradis fiscal où la classe populaire va souffrir ?

"Je ne dis pas que la classe populaire va souffrir puisqu'il y aura un renouveau économique dont elle va profiter, mais il est très net que l'avenir du Royaume-Uni c'est dans l'économie du savoir et là, le sud et le sud-est, riches, vont l'emporter", explique-t-il. "En dehors de l'Union européenne, par exemple, les Britanniques vont pouvoir jouer à fond la carte des paradis fiscaux et le blanchiment d'argent sans poser de questions sur l'origine des fonds puisqu'il n'y aura plus de réglementation européenne"

Reste que "ce pays a toujours été divisé. Cette division va se perpétuer". Et de donner en exemple le fait qu'au Royaume-Uni, "quand je vais chez le médecin, j'ai droit à 3 minutes, pas une minute de plus. Si je suis une personne âgée, j'ai droit à 7 minutes. Ce n'est jamais le même médecin, c'est gratuit. Pour le reste, si vous avez besoin d'une opération, il faudra attendre. Et ça, c'est un état providence qui, au demeurant, est un état bien financé. Il n'y a pas de déficit aux finances publiques, mais les Britanniques dépensent moins pour la santé que les Belges"

En attendant, Marc Roche le reconnaît, sans Brexit, il n'aurait pas demandé la nationalité britannique. Aujourd'hui, il le fait "parce que je vais passer le reste de ma vie dans ce pays qui quitte l'Union européenne (...) et que je veux peser sur la vie politique de ce pays, je veux peser sur l'avenir de ce pays. Un pays qui, je le répète, va réussir parce que malgré le Brexit, il a des atouts incomparables"

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK