Aube dorée: "Il faut voir si le cœur du parti est responsable"

Jérôme Jamin, chargé de cours à l’ULG et spécialiste de l’extrême-droite en Europe, était l'invité de Matin Première ce vendredi
Jérôme Jamin, chargé de cours à l’ULG et spécialiste de l’extrême-droite en Europe, était l'invité de Matin Première ce vendredi - © RTBF

Alors que l'arrestation de membres du parti grec d’Aube dorée agite le monde médiatique, d’autres partis du continent, plus épargnés économiquement que la Grèce, connaissent aussi un développement de l’extrême-droite. Jérôme Jamin, chargé de cours à l’ULG et spécialiste de l’extrême-droite en Europe, explique en quoi le rapprochement de la montée de l’extrême-droite avec un retour du fascisme n’est selon lui "pas si simple". Invité de Matin Première ce vendredi, il insiste aussi sur la nécessité de vérifier si l'entièreté ou seule une simple branche d'Aube dorée est concernée par les activités criminelles qui lui sont reprochées.

Le parti Aube dorée est notamment accusé de racket, de meurtre, de trafic de femmes, de blanchiment d’argent, mais on a aussi découvert qu’il disposait de camps d’entraînement et d’armes d’assaut.

"Ce n’est pas le premier parti d’extrême-droite en Europe dont une partie de la structure est organisée de façon quasi-paramilitaire", déclare Jérôme Jamin. Il rappelle qu’il n’y a pas si longtemps en France, le Front National a eu "de grosses difficultés avec son Département protection sécurité" (le service d’ordre du parti), parce qu’il était "essentiellement composé d’individus qui, parallèlement à la sécurité des membres du Front National, appartenaient à toutes sortes d’organisations violentes, ou du moins adeptes du militariat".

Aube dorée, "vitrine politique" d'une organisation criminelle

La question qu’il faut donc se poser avec Aube dorée, selon le spécialiste de l’extrême-droite en Europe, c’est de savoir si le parti n'est en fait qu'une structure criminelle et paramilitaire cachée derrière une fine "vitrine officielle politique". Ce qui l’étonnerait toutefois, car il serait "surprenant" que l’on n’ait pas agi plus tôt à son encontre.

Mais si par ailleurs, cette activité ne concernait qu'une partie du groupe, il faut alors voir "s’il n’y a pas d’abus dans le chef des autorités grecques qui voudraient faire taire une force politique extrêmement gênante dans son ensemble".

On apprenait encore récemment que plusieurs groupes se réclamant d’Aube dorée mènent des expéditions quasi-punitives sur certains groupes d’immigrés en Grèce. Le Soir rapporte ce matin le témoignage d’un migrant qui, alors qu’il est en situation légale en Grèce, veut venir en Belgique pour échapper aux milices d’Aube dorée. "Je ne veux pas limiter la responsabilité d’Aube dorée, continue Jérôme Jamin, car tout se passe pour l’instant comme si le cœur de la machine politique était responsable de la violence". "Si c’est le cas, dit-il, il est normal d’agir".

Mais le spécialiste tient à préciser qu’il y a aussi une question de procédure à respecter. "On n’arrête normalement pas des élus aussi finalement". Et en rappelant que ce genre de parti a presque toujours une branche paramilitaire, il invite d'abord à se demander systématiquement quel est le poids de telles activités au sein du parti, pour éviter les dérapages abusifs.

La rhétorique, clé de répartition des partis d'extrême-droite

En Norvège, la future Première ministre négocie le gouvernement avec le Parti du Progrès, l’ancien parti d’Anders Behring Breivik, l’assassin d’Utoya. A nouveau, Jérôme Jamin dit ne pas vouloir se faire "l’avocat du diable", mais explique que le tueur a précisément quitté le Parti du Progrès "parce qu’il n’était pas assez radical à ses yeux". Un parti qui n'a d'ailleurs, selon lui, pas tant en commun avec Aube dorée : "Comme le parti Jobbik en Hongrie, les membres d'Aube dorée sont fiers de dire qu’ils sont les héritiers du nazisme des années 30, ils ne cachent pas leurs discours antisémites et xénophobes et nient l’existence des chambres à gaz".

Il isole ainsi, outre les formations aux discours plus radicaux comme Aube dorée, deux autres catégories de partis populistes et d’extrême-droite en Europe : "Il y a ceux qui étaient comme Jobbik et Aube dorée au début mais qui ont évolué, comme le Front National français, qui n’a plus rien à voir avec celui de 1972, ou encore le Vlaams Belang très différent de celui des années 80", explique-t-il.

Jérôme Jamin constate principalement un changement fondamental du discours dans ces deux partis, souvent pour "contourner la législation", comme la loi antiraciste. De là à changer complètement sur le plan idéologique ? "Je ne crois pas", répond-il, croyant plutôt à une simple reformulation du discours. Un discours "qui va usurper un vocabulaire progressiste, laïc, féministe ou de défense des homosexuels, et être dirigé contre le musulman homophobe, machiste ou encore incapable de distinguer le politique du religieux".

Montée de l'extrême-droite, un retour au fascisme ? "Pas si simple"

Enfin le spécialiste de l'extrême-droite identifie une troisième catégorie, définie par la rhétorique de partis comme l’Union démocratique du centre en Suisse, ou celui de Geert Wilders aux Pays-Bas.

"Ceux-là, dit-il, n’ont jamais eu de discours antisémite, ne se revendiquent pas du tout du fascisme historique". Ils ont d'après lui réussi à "focaliser le rejet de l’immigration sur le rejet de l’islam au nom de la laïcité". Et ne diront donc pas qu’ils sont racistes ou xénophobes mais réussiront pourtant à "orienter leur discours anti-immigration dans un discours globalement hostile aux musulman présenté, de près ou de loin, comme un terroriste potentiel".

Et si cette dernière catégorie semble très bien s’accommoder des structures démocratiques existantes, pour Jérôme Jamin, "il faut reconnaître que depuis l’entrée de Jörg Haider dans le gouvernement de coalition autrichien fin des années 90, on a eu beaucoup de cas de partis d’extrême-droite qui se sont mêlés au pouvoir sans en faire une dictature".

Enfin pour le spécialiste, le rapprochement de la montée de l’extrême-droite avec un retour du fascisme n’est "pas si simple" : "Les discours ont évolué, on est dans l’Union européenne, il y a des règles à respecter", conclut-il.

G. Renier

Vous pouvez aussi lire l'interview dans son intégralité ici.

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