Au Togo, la difficile reconversion des anciennes exciseuses

L'ancienne exciseuse Abiba (voile vert et bleu) et sa fille Aïchatou (de dos, voile rouge bordeaux)
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L'ancienne exciseuse Abiba (voile vert et bleu) et sa fille Aïchatou (de dos, voile rouge bordeaux) - © Tous droits réservés

L’arrêt des mutilations génitales féminines après 14 ans de sensibilisation a suscité des prises de conscience dans le pays. Mais les difficultés financières des ex-praticiennes leur font regretter leur situation.

"Mon arrière-grand-mère, ma grand-mère et ma mère étaient exciseuses, je l’étais par héritage, mais je n’ai pas pu transmettre cette tradition à ma fille", raconte Adjara Agoro. La Togolaise de 80 ans a pratiqué l’excision sur des jeunes filles, soit l’ablation partielle ou totale du clitoris, pendant dix ans avant de cesser.

14 ans d’attente avant l’abandon définitif de l’excision

Au Togo, la loi du 17 novembre 1998 prévoit certes l’interdiction de " toutes les formes de mutilations génitales féminines " avec une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et une amende d’un million de Francs CFA (15 000 euros). Il a pourtant fallu attendre 14 ans avant l’abandon définitif de l’excision et la création d’une journée nationale le 29 novembre 2012 à Sokodé (centre-nord).

Aujourd’hui, ce petit pays de l'Afrique de l'Ouest fait figure de modèle dans le continent avec moins d'1% de jeunes femmes excisées en 2017 (mutilations clandestines aux frontières). Mais la reconversion et le changement des mentalités reste difficile.

Adjara Agoro fabrique désormais de la moutarde en transformant des graines de soja et revend des oignons. "Ce que je fais me rapporte plus que les excisions car c’était un revenu ponctuel ", affirme-t-elle dans sa cour, à quelques kilomètres de piste de Sokodé.

Difficultés financières

Ce n’est pas le cas de toutes ses anciennes consœurs. A Tchamba, près de la frontière béninoise, Abiba se plaint de sa situation. "Je gagnais plus d’argent et il n’y avait pas de souffrance : j’attrapais la fille, je l’excisais, je désinfectais mes mains et on me payait, énumère-t-elle sans état d’âme. Maintenant, je fabrique de l’huile de palme et je dois rester auprès des grandes marmites sur le feu, ça demande beaucoup d’effort et d’énergie. "

Ce cas n’est pas isolé, selon le constat d’Omoro Aridjetou, " patronne " des exciseuses dans le centre-nord: "Elles me disent qu’elles ont perdu de l’argent depuis l’arrêt de la pratique, elles se demandent: ‘Qu’allons-nous faire ?’ "

Continuer à sensibiliser

Des professionnels de la santé ont pourtant averti les ex-praticiennes des dangers de l’excision lors d’un séminaire de reconversion, relate Fati Gnon, responsable de l’ONG locale Tama’de : hémorragies, complications à l’accouchement parfois mortelles pour la femme et le nourrisson.

C’est le cas d’Aïchatou, la fille d’Abiba. A 25 ans, elle subit encore les conséquences de sa mutilation, pratiquée par sa mère il y a onze ans: deux accouchements difficiles par césarienne, vécus comme "de nouvelles excisions", et le rejet de son mari, devenu polygame car il ne ressent pas de plaisir sexuel avec elle. Aïchatou aurait " traîné en justice " son exciseuse s’il ne s’agissait pas de sa mère. Elle se sent rejetée de la société, d'autant que la plupart de ses amies et des jeunes femmes de son âge, dont la co-épouse, n'ont pas été excisées.

Omoro Aridjetou, la "patronne", a dû rendre visite plusieurs fois aux exciseuses qui continuaient d’exercer en cachette pour les convaincre d’abandonner. Et pour faciliter leur reconversion, Tama’de, financée par l’ONG allemande (I)NTACT, a même accordé un petit crédit aux praticiennes.

Aujourd’hui, ces exciseuses se disent fières d’avoir arrêté. Elles ont appris à attribuer la mort par hémorragie à l’excision et non au " sort de la fille ", comme Abiba le pensait. Mais se retranchent derrière la coutume, érigée comme seule responsable ; celle qui imposait l’ablation du " petit pénis " (clitoris) pour se faire respecter et garantir la fidélité au mari.

Alors l’ONG poursuit sa mission, notamment dans les écoles afin que les jeunes filles " connaissent leurs droits " et puissent refuser ou dénoncer une excision. Et qu’au-delà de la loi, les mentalités évoluent.

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