Au Kasaï, au centre de la RDC: un conflit local qui fait tache d'huile

Lors de son discours à la nation mercredi, le président Kabila a promis que "les crimes dans le Kasaï ne resteront pas impunis"
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Lors de son discours à la nation mercredi, le président Kabila a promis que "les crimes dans le Kasaï ne resteront pas impunis" - © JUNIOR D.KANNAH - AFP

Que se passe-t-il dans le Kasaï, cette province située au centre de la République Démocratique du Congo? Depuis plusieurs mois, elle est secouée par des violences. Une vingtaine de fosses communes ont été découvertes ces derniers jours. Deux experts de l'ONU ont été tués. En tout, plus d'1 million 500 000 personnes sont affectées par ce conflit, selon les chiffres de l'ONU. 

A la base: un conflit local autour de la succession d'un chef coutumier 

Tout commence au printemps de l'année dernière dans une petite ville au Nord de Kananga, à plus de 1000 kilomètres de la capitale, Kinshasa. Les autorités provinciales refusent de nommer un chef traditionnel, qui se fait appeler Kamwina Nsapu, ce qui veut dire "Fourmi noire urticante". Alors, le chef coutumier en question entre en rébellion. En août dernier, il est tué par les forces armées et sera enterré sans respecter le rite traditionnel.

Dieudonné Wamu Oyatambwe est spécialiste de la République démocratique du Congo et chercheur à la VUB, il détaille : "Le chef a été tué et ses symboles du pouvoir ont été profanés, dégradés. Sur le plan de la croyance, cela constitue une sorte de violation. Cela touche à des symboles auxquels les gens adhèrent". Cela a donc soufflé sur les braises de la colère des partisans du chef traditionnel. Ils s'opposent depuis aux forces de sécurité, prennent pour cible l'armée, la police. Parfois aussi les écoles et les églises. Selon l'ONU, ils commettent de nombreuses atrocités.

De très jeunes miliciens, un phénomène encore très récent et flou 

Le profil de ces miliciens Kamwina Nsapu et leurs revendications sont encore très floues. Le phénomène, très récent et mouvant. Sur les vidéos qui circulent, ils portent des bandeaux rouges, sont armés de bâtons, de machettes ou de vieux fusils. Et certains sont très très jeunes.

Ce sont souvent des citoyens, jeunes avec une rage très prononcée

Kris Berwouts travaille sur la République démocratique du Congo, c'est un expert indépendant: "Ce que l’on entend, ce que l’on voit dans les vidéos qui circulent sur internet, dont l'authenticité est parfois discutable, ce sont des gens très jeunes, parfois des enfants de 5-6 ans, je l'ai lu aussi dans des rapports. C'est en fait une structure qui n’a pas une capacité militaire claire. Ce n’est pas un groupe armé classique comme ceux que l'on connaît à l’Est de la RDC. Ce sont souvent des citoyens, jeunes avec une rage très prononcée. Le problème, c'est que c'est assez difficile d'avoir une idée claire de ce phénomène, de comprendre comment il est structuré, quelles sont les revendications de cette rébellion. De nombreux porte-paroles autoproclamés apparaissent et commencent à formuler des revendications politiques. Mais ont-ils une réelle prise de ce qui se passe sur le terrain?". 

La réponse disproportionnée des forces armées 

Les forces armées répondent de manière disproportionnée à ces violences des partisans de Kamwina Nsapu. L'ONU le souligne. Au début de l'année, une vidéo a circulé sur les réseaux sociaux. On y voyait des militaires tuer à bout portant des personnes non armées dans cette région.

Dieudonné Wamu Oyatambwe explique: "Parmi les gens qui sont arrêtés, parmi ceux que l'on torture et que l'on tue, il n'y a pas forcément que des partisans de ces milices-là. Mais le fait de mettre tout le monde dans le même sac, cela crée aussi d'autres partisans de ces miliciens. La contestation est aussi portée par d'autres déçus du système, d'autres révoltés, qui se mêlent à un mouvement de panique, à un mouvement de contestation vis-à-vis de l'autorité publique qui ne fait pas de distinction quand elle intervient, dans la répression".

Kris Berwouts renchérit: "L'armée est composée des gens mal formés, elle n'est pas payée ou presque, elle n'est pas motivée. Le fait qu'elle se déploie de cette manière, cela entraîne des conséquences négatives sur la population. L'armée est un des grands problèmes de ce conflit".  

Les deux experts de l'ONU, l'Américain Michael Sharp et la Suédoise Zaida Catalan devaient enquêter sur ces faits de violences mais ils ont été tués dans des circonstances encore floues. S'attaquer à des expatriés et procéder à des décapitations, ce sont des méthodes qui n'avaient encore jamais été vues dans cette région.

Le Kasaï déstabilisé

Comment expliquer que ce bras de fer à l'échelle d'une petite ville prenne de telles proportions? 4 des 5 provinces du Kasaï sont désormais touchées. On dénombre des centaines de victimes et des dizaines de milliers de déplacés.

Dieudonné Wamu Oyatambwe avance une explication: "Au-delà de la mort du chef coutumier, il y a donc un ressentiment lié à cette répression qui s'enracine dans une partie de la population. Cela crée un mouvement de protestation qui se généralise et qui s'étend. Ajoutez à cela le contexte politique précaire du moment. Sans oublier le contexte social et économique du pays qui est fait de misère et de manque d'espoir. (...) Quand les jeunes n'ont plus de perspectives d’avenir, ils sont prêts à tout!".

Et Kris Berwouts de rajouter: "Ce qui est interpellant, c'est que cela se passe dans une région qui est restée relativement stable et loin des grandes violences des années 90. Mais il est vrai que le Kasaï est une province qui se sent exclue, marginalisée par l'autorité centrale. C'est le bastion de l'UDPS, le parti de l'opposant historique Etienne Tshisekedi décédé en février dernier. Le fait que Joseph Kabila semble pérenniser l’incertitude, le fait qu'il n'y ait pas d’avancées dans le processus électoral, cela a pour conséquences que sur le terrain, on commence à avoir des dynamiques ingérables autour des conflits locaux et ça prend rapidement d’autres dimensions".

Plusieurs foyers de tensions dans le pays

Le Kasaï n'est pas la seule province secouée par de telles tensions. Des violences déstabilisent aussi la région de Béni, dans l'Est du pays ou encore le Katanga. Pour Kris Berwouts, cela démontre que "l’Etat congolais a perdu sa capacité d’anticiper et de réagir à des conflits locaux. Il n’est pas capable de gérer les dynamiques locales".

Dans le contexte de crise politique actuelle, ces violences sont instrumentalisées par l'un et l'autre camp. L'opposition affirme que le pouvoir n'a plus de prise sur ce qui se passe à l'échelle locale. Quant au pouvoir, Kris Berwouts pense "que le président Kabila cherche à tirer profit de cette instabilité, et cherche à jouer sur le fait que dans certaines parties du pays, ce sera impossible d'organiser les élections".

L'élection présidentielle devait avoir lieu en décembre dernier. Mais il y a eu du retard dans l'organisation. Et faute d'élections, le président Kaliba reste au pouvoir, mais doit le partager avec l'opposition. Un accord a été conclu à la Saint-Sylvestre mais pour le moment, les deux camps ne parviennent pas à l'appliquer.

Or, le moment est critique selon Dieudonné Wamu Oyatambwe: "C'est un enjeu de taille. Aujourd’hui, le Congo est entre la paix et la guerre. Entre la stabilité et l’explosion. Il faut vraiment que les responsables politiques en prennent conscience et qu’à tous les niveaux, ils dirigent le pays autrement. Pour l’instant, le jeu politique semble tourner autour du partage du pouvoir, plus du tout autour de la gestion démocratique de l’Etat ou de la gouvernance tout court".

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