Au Ghana, une crise des opioïdes oubliée des autorités

Au Ghana, une crise des opioïdes oubliée des autorités
Au Ghana, une crise des opioïdes oubliée des autorités - © Tous droits réservés

Le pays est touché depuis plusieurs années par une surconsommation de tramadol, un anti-douleur prescrit notamment à la suite d’opérations chirurgicales. Mais du fait de sa relative facilité d’accès, de ses effets euphorisants et de son faible coût, le tramadol est de plus en plus utilisé comme une drogue dans de nombreux pays africains. Au Ghana, les professionnels de santé dénoncent l’incurie des autorités à se saisir de cette question de santé publique.

Un produit détourné de son application première

"C’est un véritable problème de santé publique, et le gouvernement ne semble pas prendre la mesure de la situation". L’addictologue Eugène Dordoye ne mâche pas ses mots. La cause de son courroux : la surconsommation au Ghana de tramadol, un anti-douleur vendu en pharmacie mais détourné de son application première.

Le médicament est normalement prescrit à la suite d’opérations chirurgicales ou pour les personnes souffrant d’un cancer. L’ONG Médecins sans Frontières a d’ailleurs placé le tramadol sur la liste des médicaments "essentiels" dans la gestion de la douleur.

Mais de nombreux Ghanéens l’utilisent à des fins aphrodisiaques, à haute dose "pour faire durer l’érection", comme le témoigne Eugène Dordoye mais également pour ses qualités euphorisantes qui permettent notamment de rester éveillé pendant plusieurs jours. Le Ghana n’est pas le seul pays d’Afrique touché par cette crise des opioïdes. La plupart des pays du continent ont ainsi vu la consommation de tramadol augmenter.

Certains combattants de la secte islamiste Boko Haram ont ainsi été arrêtés en possession de cet anti-douleur. "Ces quatre dernières années, du fait de l’augmentation des prix de certaines drogues, notamment la cocaïne, la consommation de tramadol a fortement progressé", poursuit Eugène Dordoye. Alors que la cocaïne se vend plusieurs centaines d’euros, le tramadol peut se trouver dans la rue entre 50 pesewas et un cedi (entre 10 et 20 centimes d’euros). Sur le long terme, une forte consommation de tramadol peut entraîner des insuffisances cardiaques et rénales.

Trop facilement accessible

Kwame (le prénom a été changé à la demande de l’intéressé) est un jeune homme frêle de 25 ans originaire d’Accra, la capitale du Ghana. Il a commencé à consommer du tramadol il y a trois ans. "C’était la seule drogue que j’étais capable de m’acheter", témoigne-t-il. Pour se procurer certaines doses, il s’adonne à de menus larcins. Il est finalement arrêté après un vol de téléphone portable et condamné à plusieurs mois de détention. "Mais il était encore plus facile de se procurer des drogues en prison qu’à l’extérieur", souligne-t-il.

Un reportage en caméra caché du journaliste masqué Anas avait également mis en lumière la prolifération des drogues dans les hôpitaux psychiatriques. La législation au Ghana punit sévèrement la consommation d’opioïdes et beaucoup de toxicomanes se retrouvent derrière les barreaux.

Pas de vraie politique de santé

"Le problème au Ghana est que la question de la dépendance à certaines drogues est perçue comme un problème spirituel et non comme une question de santé publique. De nombreuses personnes pensent qu’il suffit de prier pour qu’une personne ne soit plus accro à certaines substances", se désole Eugène Dordoye.

Dans un pays où les superstitions et les croyances sont particulièrement ancrées, l’addictologue souligne qu’il est difficile d’avoir une politique de santé publique sur la question. D’autant plus que le Ghana, pays de 28 millions d’habitants, ne compte que... 15 psychiatres et 6 addictologues, pratiquement tous situés à Accra.

"La question des addictions ne touche pas que la capitale et nous voyons des problèmes similaires qui se posent à Kumasi ou dans le nord du pays", souligne Eugène Dordoye. "Le gouvernement doit véritablement se pencher sur la question, avoir une vraie politique de santé et penser au recrutement de professionnels de santé", poursuit-il.

Autre problème de taille : l’accès à des cures de désintoxication. Alors que le salaire mensuel ghanéen tourne autour de 600 cedis (environ 120 euros), certains établissement privés facturent l’accès aux soins entre 1500 et 5000 cedis par mois. "Ces cures sont réservées aux personnes les plus riches et les autorités doivent revoir cela pour les rendre accessibles au plus grand nombre", conclut Eugène Dordoye.

Newsletter RTBF Info - Afrique

Chaque semaine, recevez l’essentiel de l'actualité sur le thème de l'Afrique. Toutes les infos du continent africain bientôt dans votre boîte de réception.

OK