Assassinat de Jamal Khashoggi: pour la journaliste Christine Ockrent, "tout ça s'inscrit dans un jeu de puissances"

Le forum économique de Riyad, surnommé 'Davos du désert', s'est ouvert ce mardi dans une ambiance particulière, au fur et à mesure que des révélations se font autour de l'assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. Pour preuve, la poignée de main glaciale entre le fils du journaliste et le prince héritier Mohamed ben Salmane, soupçonné d’avoir commandité l’assassinat.

Pour l’instant, difficile de savoir jusqu’où Riyad est impliqué dans cette affaire, d’autant plus que les rapports entre Khashoggi et le pouvoir étaient complexes, rappelle la journaliste française Christine Ockrent, invitée de Matin Première. "Khashoggi avait un parcours singulier, explique-t-elle. Il a fait son parcours au sein même du système, et a été conseiller du patron saoudien des renseignements."

Ce n’est qu’ensuite que le journaliste s’est exilé à Washington, car "la liberté de la presse n'existe pas en Arabie saoudite", selon Christine Ockrent. Dans les colonnes du Washington Post, il est devenu l’un des "rares experts capables de déchiffrer le système de pouvoir totalement opaque de l’Arabie saoudite", allié principal des Etats-Unis dans la région. Si Khashoggi approuvait au départ les réformes entreprises par le prince héritier Mohammed ben Salmane, il s’est fait ensuite de plus en plus critique.

Les Saoudiens ont été extraordinairement maladroits

Pourtant, Christine Ockrent met en doute la responsabilité directe du prince saoudien : "Est-ce que l’ordre consistait à éliminer physiquement Khashoggi ? Ce serait trop stupide", explique la journaliste, qui estime que les Saoudiens ont été "extraordinairement maladroits" dans leurs explications. Le régime a fini par admettre que plusieurs Saoudiens étaient impliqués dans l’assassinat de Khashoggi.

Pour Christine Ockrent, l’enjeu international est très grand. Le fait que Jamal Khashoggi se soit rendu en Turquie n’est pas anodin : le journaliste, membre des Frères musulmans, est proche politiquement du président turc Recep Tayyip Erdogan et de son parti. Pas étonnant dès lors que les Turcs soient aussi remontés après son assassinat, divulguant au compte-goutte toutes sortes de détails. Mais le président, lui, reste discret : "on voit qu’il s’est très bien servi de cette affaire", explique Christine Ockrent. Tout ça s’inscrit dans un jeu entre ces puissances, Erdogan veut disputer la domination sur la région sunnite."

C’est dans la nature même de ce régime: opaque, mystérieux et paranoïaque

De l’autre côté, Washington ne sait pas vraiment sur quel pied danser avec l’Arabie saoudite, après ce crime épouvantable. "Les liens sont trop étroits", rappelle Christine Ockrent : pétrole, contrats d’armement, menace de l’Iran chiite… Même si le Congrès américain est perturbé par l’assassinat de Khashoggi. "Depuis plusieurs jours, même des sénateurs républicains disent que c’est insupportable et qu’il faut que toute la lumière soit faite, explique Christine Ockrent. Trump est très embarrassé : le Congrès peut bloquer une commission parlementaire pour décider si oui ou non, les explications permettent de signer et d’exporter des armes." 110 milliards de dollars sont en jeu pour les industries de l’armement américaines, rappelle la journaliste.

Depuis trois semaines, la disparition de Jamal Khashoggi est devenu "un polar" selon Christine Ockrent, mais cela n’a rien d’étonnant venant de Riyad. "C’est dans la nature même de ce régime, qui est totalement opaque et mystérieux, avec une forme de paranoïa, explique la journaliste. Tous les ingrédients sont réunis pour que les Occidentaux, qui ont leurs propres critères et valeurs, regardent tout ça avec sidération et indignation." D’autant plus que l’Arabie saoudite semblait en pleine réforme avec l’arrivée du prince Mohammed Ben Salmane, réputé novateur. "Il est novateur, mais par rapport à ses propres critères : il autorise la musique, le cinéma, et en même temps il emprisonne à tour de bras, précise Christine Ockrent. Mais par rapport aux critères de cette société, ce prince de 33 ans a fait bouger les lignes." Au niveau international, il les bouge même peut-être un peu trop.

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