Arabie saoudite : les femmes saoudiennes peuvent désormais vivre seules sans la permission de leur « gardien »

Avancée "historique" en Arabie saoudite: le royaume saoudien qui baigne dans un système patriarcal hors du temps, permettra désormais aux femmes célibataires, divorcées, ou veuves de vivre seules sans le consentement de leur tuteur masculin.

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© ©Jasmin Merdan, Getty Images, Tous droits réservés

Abolition du paragraphe B de l’article n°169

L’amendement en question, désormais aboli, stipulait que "les femmes célibataires, divorcées ou veuves devaient vivre sous la supervision de son mahram", comprenez son "gardien", un tuteur masculin. Il s’agit alors du père, du mari ou du fils. Jusqu’alors, les femmes saoudiennes célibataires, divorcées ou veuves étaient tenues de vivre avec leur tuteur masculin. Si elles désiraient vivre seules, les Saoudiennes devaient alors obtenir l’approbation de ce gardien.

Les autorités judiciaires ont aboli le paragraphe B de l’article de la loi de procédure devant les tribunaux de la charia cette semaine. Une suppression suite à la décision du royaume d’introduire un amendement juridique pour accorder aux femmes le droit de vivre seules.

Désormais, le paragraphe B stipule qu' "une femme adulte a le droit de choisir où vivre", son tuteur ne peut quant à lui plus la dénoncer, à moins de disposer de preuves d’un crime commis par celle dont il serait le tuteur…

Dorénavant les tribunaux ne reconnaîtront plus de tels cas. "Les familles ne peuvent plus intenter de poursuites contre leurs filles qui choisissent de vivre seules ", a déclaré l’avocat et ancien adjoint du ministère public, Nayef Al-Mansi.

Vers une plus grande autonomie ?

Une avancée historique pour certains, dangereuse ou "contraire à l’islam" pour d’autres, la décision oppose deux camps à Riyad.

Pour Bichara Khader, professeur émérite à l’Université catholique de Louvain et fondateur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe contemporain, cette abolition "n’est pas un vent de liberté, mais une adaptation à mon sens, prudente, de la législation pour tenir compte des évolutions de la société saoudienne elle-même".

Nombreuses sont en effet celles à militer pour le droit des femmes en Arabie saoudite, "elles ont été maintenues dans un statut d’infériorité beaucoup trop longtemps, un statut de subordination dans un système patriarcal, ultra-conservateur. Elles ne pouvaient pas conduire, elles ne pouvaient pas voyager seules. Lorsqu’elles sortaient dans la rue, elles devaient être chaperonnées par un frère, un mari, un cousin… Elles ne pouvaient même pas ouvrir un compte en banque".

Des luttes pour le droit des femmes en Arabie saoudite, parfois au prix d’un long séjour en prison. Bichara Khader le rappelle, "des femmes saoudiennes remarquables moisissent aujourd’hui dans les prisons saoudiennes pour simplement avoir revendiqué des droits pour les femmes".

C’est le cas de Loujain al-Hathloul. La militante saoudienne, connue pour avoir fait campagne contre l’interdiction de conduire faite aux femmes en Arabie saoudite, était arrêtée aux côtés d’une dizaine d’autres militantes en mai 2018, quelques semaines avant la levée de cette interdiction en vigueur durant des décennies.

En décembre dernier, elle avait été reconnue coupable de "diverses activités prohibées par la loi antiterroriste" et condamnée à cinq ans et huit mois de prison.

La militante de 31 ans a été libérée le 11 février, après 1001 jours en prison, mais en liberté conditionnelle pour trois ans. Sa peine a été confirmée en appel par la justice saoudienne en mars dernier. Loujain al-Hathloul a été condamnée à cinq ans et huit mois de prison, dont trois en liberté conditionnelle. La militante est également interdite de voyage pendant cinq ans.

Si certaines militantes aux côtés de Loujain al-Hathloul ont été libérées sous conditions, d’autres sont toujours emprisonnées sous des chefs d’accusations "opaques", selon des militants des droits humains.

L’Arabie saoudite veut redorer son image

Le royaume, pointé du doigt par plusieurs défenseurs des droits des femmes, réputé pour le contrôle exercé sur les Saoudiennes et les limites aux droits des femmes, tente depuis plusieurs années de se présenter comme progressiste et moderne. En 2018, la Commission de la condition de la femme des Nations Unies accueille l’Arabie saoudite, une venue longuement contestée et discutée.
Depuis, plusieurs réformes ont transformé la vie de nombreuses Saoudiennes. La plus emblématique, en 2018, celle permettant aux femmes de conduire une voiture, ou encore l’ouverture des frontières pour les femmes saoudiennes, autorisées depuis 2019, à obtenir un passeport et à voyager à l’étranger sans l’accord de leur "gardien".

Malgré les efforts du gouvernement saoudien et du prince héritier Mohammed ben Salmane pour se présenter comme un pays réformé et progressiste, l’Arabie saoudite reste l’un des pires pays en matière de droit des femmes. "Avec l’arrivée du prince héritier Mohammed Ben Salmane, il y a non pas un vent de liberté, mais un projet de modernisation, conscient, voulant mettre l’Arabie saoudite en phase avec le monde moderne. Il y a une volonté de s’ouvrir progressivement, graduellement, parce que les forces conservatrices sont telles que le prince doit agir avec prudence", analyse le professeur Khader. 

"Cette législation prend en compte la lutte des femmes, la lutte des activistes saoudiennes qui aujourd’hui, ont connu la prison, se sont exilées, beaucoup ont été menacées. C’est le fruit d’une pression des femmes saoudiennes, des pressions de la communauté internationale sur le système saoudien, et une volonté du prince héritier, de "laver" la honte du meurtre du journaliste Khashoggi, qui a terni l’image de l’Arabie saoudite, mais également de faire oublier la guerre du Yemen".

Cette législation est une victoire de plus pour les Saoudiennes à la conquête d’autonomie et d’indépendance. Des réformes qui voient le jour grâce aux luttes internes et diverses pressions internationales, plusieurs organisations internationales de défense des droits humains se battent encore toujours pour mettre en lumière un système répressif et discriminatoire.

Mais pour Bichara Khader, "l’évolution est normale, mais très lente, je doute fort que l’Arabie saoudite arrivera à être aussi ouverte qu’une société belge ou européenne".

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