Après l'échec de Pedro Sanchez, les Espagnols vont-ils devoir revoter?

Pedro Sánchez, le chef du gouvernement espagnol sortant, n’a pas réussi à former une coalition avec la gauche radicale de Podemos. Les socialistes et Podemos s’accusent mutuellement d’avoir bloqué la formation d’un gouvernement. Ils pointent notamment Pablo Iglesias, le chef de Podemos, comme responsable de cet échec.

Vainqueur des législatives au printemps dernier avec seulement 123 sièges sur 350, Pedro Sánchez a besoin d’une alliance pour rester à la tête du gouvernement espagnol, et si une solution n’est pas trouvée d’ici au 23 septembre, les Espagnols pourraient retourner aux urnes.

Alvaro Oleart, collaborateur à l’Institut d’études européennes de l’ULB et chercheur à la Vrije Universiteit d’Amsterdam, était l'invité de Matin Première pour faire le point sur ce dossier. Il a répondu aux questions de Pierre-Yves Meugens.

On voit que Sánchez reproche à Podemos de ne pas vouloir un gouvernement dans la paix et dans la cohésion, mais de contrôler ce gouvernement, notamment en négociant des portefeuilles ministériels et en ne s’intéressant qu’à ça. Ces reproches sont-ils réels ? Est-il possible de voir un jour les socialistes former un gouvernement avec Podemos ?

"Il faudrait d’abord dire que l’Espagne, depuis 1978, n’a été dominée que par deux partis. Elle n’a jamais eu un gouvernement de coalition, ça a toujours été un gouvernement unitaire, d’un seul parti. Il n’y a donc pas vraiment une culture de former des gouvernements de coalition. En suivant cette tradition, pour moi, évidemment que les responsabilités sont partagées entre le PSOE et Podemos, mais c’était Sánchez la personne qui était responsable d’articuler une majorité au Parlement, ce qu’il n’a pas fait. C’est vrai qu’il y a quelques reproches qu’on pourrait faire à Podemos, mais le PSOE n’a pas vraiment voulu une coalition depuis le début. Ils ont d’abord essayé d’avoir le soutien de Podemos sans former la coalition et c’est juste parce que Podemos a poussé tout ce qu’il a pu pour arriver à cette situation."

Podemos est prêt à monter dans une coalition et à prendre ses responsabilités au niveau national, dans un pays qui est généralement dominé, depuis les années 70, par un parti chaque fois traditionnel et qui s’occupe seul du gouvernement ?

"C’est clair que ça pose des problèmes à plusieurs niveaux. D’abord, il y a clairement une concurrence entre PSOE et Podemos pour l’électorat de gauche. Et PSOE ne veut pas partager le succès d’un gouvernement avec Podemos. Mais il est aussi vrai que du point de vue de Podemos, ils ont essayé de créer une espèce de gouvernement dans le gouvernement. Donc, par exemple, dans le gouvernement de coalition, on peut soit se distribuer les ministères, soit avoir dans chaque ministère des groupes mixtes, où des gens de Podemos et de PSOE pourraient travailler ensemble. Dans cette situation, clairement, Podemos a demandé quelques ministères : 'Laisse-moi les compétences, je vais faire ce que je veux dans ces ministères.' Ça pose donc clairement des problèmes pour PSOE."

Pour former une majorité, socialistes et Podemos auraient quand même besoin de l’assentiment de partis régionaux, de partis indépendantistes en Catalogne. Ça rajoute une composante encore difficile avec la situation qu’on connaît aujourd’hui de la Catalogne et leurs revendications ?

"Oui et non, parce qu’à ce moment-là, la gauche indépendantiste — donc pas la droite — Esquerra Republicana, a dit depuis le début qu’ils n’allaient pas bloquer la formation d’un gouvernement. Donc, si c’est leur responsabilité, ils ne vont pas voter et c’est ce qu’ils ont fait, ils se sont abstenus. [Jeudi], il y aurait eu un gouvernement si Podemos avait justement soutenu le gouvernement. Mais le problème est que si on a maintenant deux mois pour former ce gouvernement...

Jusqu’au 23 septembre, oui.

"Et le 11 septembre, c’est le jour de la Catalogne. Pendant ces sept ou huit dernières années, il y a toujours eu un millier de personnes au moins dans la rue. Ça pourrait influencer la position de la gauche indépendantiste vis-à-vis du gouvernement de Pedro Sánchez."

Pedro Sánchez a-t-il une chance de trouver une solution d’ici le 23 septembre ? Sinon c’est le retour aux urnes, ses chances de réussir sont minces ?

"Oui, les élections seraient le 10 novembre, mais je pense que Pedro Sánchez a quand même une situation positive, dans le sens où ils veulent l’abstention de la droite. C’est ce qui s’est passé en 2016, où le PSOE s’est abstenu vis-à-vis des partis populaires pour qu’il y ait un gouvernement Rajoy. Il espère en fait qu’il va y avoir une pression pour la droite, pour le Parti populaire et Ciudadanos, pour que ces partis s’abstiennent finalement vis-à-vis de Pedro Sánchez. C’est ce qui pourrait arriver dans un contexte où il y a beaucoup de mobilisations en Catalogne et où les partis indépendantistes prennent une position beaucoup plus négative vis-à-vis de Sánchez."

Le gouvernement minoritaire est impossible puisque Sánchez, pour la deuxième fois, n’a pas eu la confiance du Parlement. Donc c’est extrêmement difficile pour lui de le mettre en place, ce n’est pas possible. Pourrait-il faire un pas de côté après septembre si jamais on ne parvenait pas à former un gouvernement ? Pedro Sánchez pourrait-il justement "s’effacer" comme figure politique pour laisser la place à d’autres personnes si jamais la situation restait bloquée jusqu’au 23 septembre ?

"Je ne pense pas. Je pense que Sánchez va complètement continuer. Et il n’y a pas moins de chances qu’il y ait soit une coalition PSOE et Podemos, parce qu’il faut rappeler qu’il n’y a pas eu de négociations entre PSOE et Podemos. Les négociations PSOE et Podemos ont commencé lundi et ont fini mercredi. Donc ça a duré 48 heures et il n’y a même pas un document partagé entre les deux qui a été signé. La moyenne de l’Europe c’est 6000 mots, et ici il y a des propositions de PSOE et de Podemos de 200 mots, et juste avec les compétences que chacun voudrait avoir. Du coup, il n’y a pas vraiment de négociation, et les négociations pourraient commencer maintenant. Mais la question est : est-ce que le parti socialiste veut vraiment négocier un gouvernement de coalition ou est-ce qu’il veut attendre que le PP et Ciudadanos s’abstiennent pour encore avoir un gouvernement unitaire, tout seul ?"

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