Après France Telecom, les patrons font-ils plus attention à leur personnel ?

L'imposition d'un plan de restructuration chez France Telecom avait provoqué une vague de suicides pari les employés. Les anciens dirigeants sont jugés pour harcèlement moral.
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L'imposition d'un plan de restructuration chez France Telecom avait provoqué une vague de suicides pari les employés. Les anciens dirigeants sont jugés pour harcèlement moral. - © PATRICK BERNARD - AFP

Le procès de France Telecom, devenu Orange, et de ses ex-dirigeants pour harcèlement moral s’est ouvert lundi devant le tribunal correctionnel de Paris, dix ans après une vague de suicides au sein de l’entreprise. C’est la première fois qu’un groupe coté en Bourse est jugé pour harcèlement moral. Les anciens dirigeants de l’entreprise encourent un an d’emprisonnement et 15.000 euros d’amende.

Début du procès "France Telecom" au tribunal de Paris, ce 06 mai:

La médiatisation de cette vague de suicide et, aujourd’hui, le procès des dirigeants de l’entreprise ont-ils changé la manière dont les dirigeants traitent leur personnel, en particulier lors d’un plan de restructuration ? Nous avons interrogé Valérie Flohimont. Elle est professeure à l’université de Namur, docteur en droit et psychothérapeute, spécialisée en expertise psycho sociale au travail.

« La vague de suicide chez France Telecom avait touché un grand nombre de personnes. Elle a marqué à la fois les salariés et toute la population française, d’autant que les reportages diffusés par les médias soulevaient des questions quant à la manière dont le changement avait été géré chez France Telecom. »

Le stress, engendré par un plan de restructuration, peut-il provoquer des suicides ?

« Le stress peut jouer un rôle important. Des tribunaux français ont par la suite condamné des entreprises qui ont mis en place des plans de changement, fusion ou transformation, sans prévoir de mesures pour prévenir le stress des travailleurs dans ces situations de changement. Dans le cas de France Telecom, le stress a pu jouer, mais ce n’est pas le seul facteur. Il y a eu aussi le nombre de salariés touchés et la manière dont les licenciements ont été annoncés. L’enjeu du procès sera de déterminer si on a poussé des gens au départ en les plaçant dans des situations humainement peu correctes. »

Est-ce un cas unique en Europe ?

« Il est unique par le nombre de personnes concernées et par son retentissement. Mais il est clair que, dans d’autres entreprises qui ne sont pas citées dans la presse, il y a aussi eu des vagues de suicides. Je pense à une entreprise française que je ne citerai pas, où il y a eu cinq suicides sur un seul site. Ça pose des questions sur les conditions de travail et le management, pour qu’il y ait autant de personnes qui, à un moment donné, se disent que la seule solution c’est de passer à l’acte. »

Dans le cas de France Telecom, peut-on imputer les suicides à des problèmes de management ?

« Pour la partie juridique, ce sera aux tribunaux d’en décider. D’un point de vue humain et moral, il est clair que le management a mis les gens dans des situations très difficiles à vivre. Je pense notamment à cet ingénieur qui s’est retrouvé tout seul sur un plateau, avec plus personne avec qui travailler. Quand il a voulu aller rejoindre ses collègues qu’on avait fait déménager, les gardes Securitas lui ont refusé l’accès pendant des semaines. Lui ne pouvait pas ne pas aller travailler, sinon il commettait une faute. C’est clair qu’il y avait un problème.

Pour des plans importants de licenciement comme celui-là, les managers peuvent penser que ceux qui partent ou à qui il arrive quelque chose sont des dégâts collatéraux, alors qu’il s’agit chaque fois d’une personne, d’une famille, d’un drame qui est vécu. »

Ces méthodes sont-elles encore répandues aujourd’hui ?

« Ce sont des choses qui existent encore, oui. Dans la plupart des cas, ce n’est pas conscient. Ce n’est pas volontaire de la part des dirigeants d’entreprise de dire : on va faire du mal à nos travailleurs et on va les placer dans des situations impossibles. Vu les impératifs de gestion, de rentabilité, de chiffres, de productivité, l’humain n’est plus qu’un facteur parmi d’autres. On oublie que chaque fois c’est une famille qui est touchée. Ça arrive encore aujourd’hui. Je le vois souvent dans les entreprises, c’est assez impressionnant. Le SPF emploi mène une étude sur l’impact des styles de management sur le bien-être au travail, parce qu’on sait qu’il y a des styles de gestion qui sont plus ou moins destructeurs de l’humain. »

A-t-on tiré aujourd’hui les enseignements du cas France Telecom ?

« On n’est sûrement pas mieux armé dans toutes les entreprises aujourd’hui. Mais il existe pour les managers des formations complémentaires au bien-être du personnel au travail. Certaines choses ont été mises en place, mais elles doivent encore être intégrées dans le cursus des jeunes en sciences de gestion qui seront amenés demain à diriger des entreprises. Pour le moment, on est loin du compte. »

Archives JT: sujet du 6 juillet 2012, lorsque la société était inculpée pour harcèlement

Un sujet de Pierre Marlet.

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