Après 16 ans à la tête de l’Allemagne, Angela Merkel quitte le pouvoir : "Elle a plus été la chancelière du pays que la tête du parti"

Plus populaire que jamais… Une icône… Après 16 années à la tête de son pays, Angela Merkel quitte le pouvoir en laissant un énorme vide derrière elle.

Son départ effectif dépendra de la durée des négociations qui vont débuter après les élections de ce 26 septembre, et qui s’annoncent très longues. Mais déjà, les Allemands regrettent leur "Mutti". Plus de sept sur dix se disent satisfaits de son action, y compris les jeunes. Une cote de popularité à faire pâlir de jalousie de nombreux dirigeants étrangers, et qui dépasse d’ailleurs les frontières de l’Allemagne. S’ils pouvaient directement élire un "président de l’UE", plus de 40% des citoyens européens voteraient pour Angela Merkel (contre seulement 14% pour Emmanuel Macron), d’après un sondage publié par le Conseil européen pour les relations étrangères (ECFR).

La stabilité : la clé du succès

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Les mains en losange, le symbole de la stabilité incarnée par Angela Merkel © Copyright 2020, dpa (www.dpa.de). Alle Rechte vorbehalten

Elle qui a vu défiler quatre présidents américains et quatre français, incarne avant tout la stabilité et la prévisibilité, des valeurs très prisées des Allemands qui n’aiment pas trop le changement.

Avec Angela Merkel, on sait à quoi s’attendre, jusque dans son look (tailleur à la coupe unique, pantalon, talons bas, coiffure immuable) et sa posture (mains jointes en losange) devenue iconique. "Vous me connaissez" ("Sie kennen mich"), avait-elle déclaré au sortir d’un débat électoral en 2013. Une formule qu’elle a ensuite répétée à l’envi, avec succès.

Sans charisme, plutôt gauche et timide à ses débuts dans les années 90, celle qui a grandi dans l’ancienne Allemagne de l’Est communiste, ne semblait pas vouée à devenir "la femme la plus puissante du monde" (selon le palmarès de Forbes). Mais au fil du temps, la première chancelière de l’histoire allemande a su asseoir son autorité grâce à son pragmatisme, sa patience, son sens de l’écoute et du consensus, mais aussi sa capacité à reconnaître ses erreurs.

"Angela Merkel plaît parce qu’elle a gouverné systématiquement très au centre, dans une grande modération", estime Amandine Crespy, professeure en science politique à l’Université libre de Bruxelles (ULB) et chercheuse au sein du Centre d’Étude de la Vie Politique (CEVIPOL) et de l’Institut d’Études Européennes (IEE). "Sur ses quatre gouvernements, il y en a eu trois en grande coalition avec les sociaux-démocrates. Elle n’a jamais mené de politique très conservatrice, dure, qui aurait servi essentiellement les intérêts de l’industrie. Elle a réussi à satisfaire une majorité d’acteurs dans le pays."

Ces qualités lui ont permis de traverser et marquer de son empreinte plusieurs crises majeures internationales : crise financière, crise de l’euro, crise migratoire, et plus récemment, crise sanitaire.

Réussite économique et humanisme

Parmi ses grands succès, on retiendra sa politique d’accueil des réfugiés. Face à l’urgence humanitaire des migrants qui, à la fin de l’été 2015, se pressent aux portes de l’Europe, elle décide d’accueillir plus d’un million de personnes fuyant la guerre et la pauvreté, et prononce cette phrase qui va changer le cours de l’histoire : "Wir schaffen das" ("Nous y arriverons"). Un défi osé, mais relevé. Aujourd’hui, le bilan de la politique migratoire allemande est jugé globalement encourageant par les experts.

Autre réussite : Angela Merkel laisse un pays en excellente santé économique. En 2005, l’Allemagne était considérée comme "l’homme malade de l’Europe", avec un taux de chômage de plus de 10%. Aujourd’hui, elle est devenue le moteur économique de l’Europe : le pays a quasiment retrouvé le plein-emploi, les comptes sont à l’équilibre, même si l’écart entre riches et pauvres continue à se creuser.

Entre stabilité et immobilisme

En réalité, ce bon bilan économique est surtout dû aux réformes du marché du travail lancées par son prédécesseur, le social-démocrate Gerhard Schröder, dont Angela Merkel a su tirer les fruits.

Et c’est précisément ce que lui reprochent bon nombre de détracteurs : de n’avoir pas elle-même mené de grandes réformes, d’avoir été moins dans l’action que dans la réaction. "C’est un peu le paradoxe d’Angela Merkel", commente Amandine Crespy. "D’une part, ce n’est pas quelqu’un qui a un programme fortement ancré dans des positions idéologiques, mais d’autre part, elle a quand même réussi à trancher des questions importantes en ‘réaction’ à des événements. C’est, par exemple, suite à la catastrophe de Fukushima [en 2011], qu’elle décide de fermer les centrales nucléaires. C’est aussi en réaction à la crise migratoire qu’elle décidera de manière unilatérale, d’ouvrir les frontières du pays. Le fait de ne pas avoir un profil très marqué idéologiquement, lui a permis d’être assez opportuniste, de répondre de manière pragmatique à certaines situations. Les critiques diront qu’elle a été plutôt dans l’immobilisme. Ceux qui voient les choses de manière plus positive diront qu’elle a garanti une certaine stabilité".

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Retrouvez notre journaliste Africa Gordillo dans notre direct commenté, ce lundi 27 septembre de 12h30 à 14h30, qui commentera et répondra à vos questions, en direct, sur ces élections législatives en Allemagne. Elle sera accompagnée de Frederik Ponjaert, chercheur à l'Institut d'Études européennes.

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Les grands chantiers à venir

Parmi les gros chantiers qu’elle lègue à son successeur, il y a notamment la question numérique. Avec moins de 8% des foyers reliés à la fibre, et à peine plus d’un tiers des foyers des zones rurales qui ont accès au haut débit, l’Allemagne est à la traîne en matière de réseau numérique.

Le pays accuse également un très gros retard dans la réforme du rail, mais aussi et surtout en matière de transition énergétique, défi majeur dans la réponse au changement climatique. Ses détracteurs lui reprochent son "demi-engagement" et mettent en doute "sa capacité à briser la collusion historique entre les grands milieux industriels – et surtout l’industrie automobile – et le parti démocrate-chrétien".

L’avenir de la CDU-CSU

Enfin, d’un point de vue politique, Angela Merkel n’a pas vraiment préparé sa succession au sein de sa formation. "Je pense que ça ne l’a jamais vraiment intéressée", déclare Amandine Crespy. "Elle a plus été la chancelière du pays que la tête du parti."

C’est donc un parti en plein chantier qu’elle laisse derrière elle. Un parti affaibli et qui va devoir se retrouver une identité. La ligne très centriste d’Angela Merkel a sans doute négligé l’aile droite conservatrice de la CDU-CSU. Or, depuis son entrée au Bundestag en 2017, le parti d’extrême droite AfD, reste en embuscade.

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